Le livre et l’autrice
Mars 1967, Archipel des Chagos près de l’île Maurice. Marie-Pierre Ladouceur vivait une existence paisible auprès des siens avant l’arrivée d’un certain Gabriel Neymorin, nommé comme adjoint de l’administrateur colonial de l’Archipel. Charmé par ce jeune homme, Marie-Pierre se laisse porter par la vie sans se douter une minute des terribles évènements qui s’apprêtent à s’abattre sur Diego Garcia, l’île principale de l’Archipel. En effet, en accédant à l’indépendance vis-à-vis de la couronne Britannique, Maurice a eu à conclure certains accords dictés par des intérêts politiques au détriment du petit peuple qui ne tardera pas à découvrir le pot aux roses et qui luttera aussi longtemps que possible pour que justice soit faite…
Éditions : Pocket
Pages : 429
Caroline Laurent est une écrivaine et éditrice Franco-mauricienne née en 1988. Après des études de lettres à l’université Paris Sorbonne, elle débute sa carrière dans le monde littéraire aux éditions Jean-Claude Lattès (JC Lattès) au sein desquelles elle cofonde la collection « Plein Feu ».
Ensuite, elle se fait connaitre comme autrice en août 2017 en co-écrivant Et soudain la liberté, en association avec Evelyne Pisier puis son mari, après le décès de celle-ci. Cette première œuvre recevra de nombreux prix (le Prix Marguerite Duras, le grand Prix des lycéennes ELLE, le Prix Première Plume). En 2020, Rivage de la colère voit le jour, signé par Caroline Laurent seule. Il est lui aussi lauréat de plusieurs prix dont le Prix Maison de la presse et le Prix Paul-Bourdarie 2021 de l’Académie des sciences d’outre-mer. (Sources: Wikipédia, Babelio).
Mon ressenti
Un bon moment de lecture. Le récit est divisé en cinq parties, couvrant les années de mars 1967 à août 1975 ; suivi d’un épilogue se déroulant à notre époque. Enfin, il y a une postface comprenant les notes et la réflexion de l’autrice ayant porté ce projet. La narration mêle une voix à la troisième personne et celle d’un jeune homme, dont on découvrira l’identité au cours de la lecture et qui n’est autre qu’un descendant des Chagossiens. Il s’agit de faits historiques rapportés sur fond de vécu de Chagossiens et Mauriciens, notamment Marie-Pierre Ladouceur et Gabriel Neymorin, permettant d’être au plus près de leur ressenti.
Ainsi, on fait dès le début la connaissance de Marie-Pierre Ladouceur, chagossienne née et vivant libre à Diego Garcia (la plus grosse île de l’Archipel), avec sa propre fille aux côtés de sa sœur, son beau-frère et les enfants de ceux-ci. Marie et bon nombre de Chagossiens vivaient certes de produits de la pêche (et des plantations de coco), mais recevaient de façon régulière de la part de Maurice dont l’archipel dépendant, des vivres par bateau. La vie semblait ainsi suivre son cours tranquillement jusqu’à l’arrivée de Gabriel.
Envoyé à Diego Garcia en tant qu’adjoint de l’administrateur colonial à partir de mars 1967, Gabriel découvrira un monde complètement différent de celui tiré à quatre épingles qu’il a toujours connu à Maurice. Bien que plus jeune que Marie, l’attirance est presque immédiate entre les deux (il faut dire aussi que Marie savait ce qu’elle voulait). Sans surprise, de leur passion, nait un petit garçon.
Aux côtés de Gabriel et de ses deux enfants, Marie semble avoir touché le bonheur malgré quelques zones d’ombre au tableau. Elle apprend à lire et à écrire et essaie de vivre au mieux sa relation avec Gabriel. Mais Gabriel commence à changer petit à petit. Puis l’arrivage des vivres par bateau commence à se ralentir jusqu’à s’arrêter. Et un beau matin de janvier 1971, des militaires débarquent à Diego Garcia et somment les autochtones de rassembler leur possession et d’embarquer pour Maurice sans information sur la date de retour sur leurs terres.
Comme pour la plupart des récits impliquant l’horreur qu’a été l’entreprise coloniale, les personnes vivant sur les terres annexées ne sont jamais considérées par l’administration coloniale comme telles : des personnes. Ce sont des sujets que l’on peut déplacer comme des pions, selon les intérêts politiques des uns et des autres. Surtout si ces sujets sont d’une certaine couleur de peau (#racisme). Ainsi, Maurice, dans sa course vers l’indépendance en 1968, avait accepté de céder l’Archipel des Chagos (qui lui était historiquement rattaché) aux Britanniques, qui à leur tour ont signé des accords avec les Américains pour que ces derniers puissent venir y installer des bases militaires. Tout cela, sans prendre de dispositions pour reloger les Chagossiens une fois arrivés à Maurice.
Ces derniers se retrouvent donc acculés dans les bidonvilles de Port-Louis, la capitale de Maurice et doivent apprendre à fonctionner dans un système économique inconnu jusque-là. En effet, à Maurice, tout se paie avec de l’argent. Et l’argent se gagne en travaillant. Mais trouver un travail digne de ce nom et qui permette de vivre est une tâche ardue. Cela est d’autant plus difficile que les Chagossiens font face à un racisme qu’ils n’avaient jamais connu. De personnes n’ayant peut-être pas une couleur de peau plus claire que la leur mais qui les traitaient comme les anciens colons traitaient leurs esclaves.
La lutte fut rude, les conditions de vie difficiles mais ils résistèrent. L’histoire de Marie et Gabriel connaitra des hauts et des bas. Marie se battra pour permettre à son fils d’avoir un avenir meilleur et pour que son peuple retrouve ses terres un jour. A l’heure où j’écris cet article, dans les suites d’un procès devant la Cour Internationale de Justice en 2019, le Royaume-Uni a été sommé d’arrêter son administration de l’Archipel des Chagos et de le « rendre » à Maurice afin « d’achever la décolonisation de son territoire dans le respect du droit des peuples à l’autodétermination ». P. 421. Depuis le Royaume-Uni traîne les pas, sachant qu’en 2016, ils auraient prolongé jusqu’en 2036, un contrat sur l’utilisation de la base militaire avec les États-Unis… (je vous laisse faire vos petites recherches si cela vous intéresse en détail).
Bref, un récit historique comme je les aime. La romance entre Gabriel et Marie tire un peu vers le drame mais cela ne dessert pas l’histoire. Le reste des personnages n’est pas non plus sans importance entre Josette, la sœur de Marie ; Christian, son beau-frère ou encore Evelyne, la petite sœur de Gabriel. Ce n’est pas une lecture « facile ». Mais après avoir lu moult récits sur la période coloniale, on n’est presque plus surpris de ce que ces gens ont pu faire par le passé. Pour les âmes sensibles, sortez vos mouchoirs quand même. Je recommande à toute personne un peu curieuse et friande d’histoire. Il est disponible ici.
Je vous laisse avec ce passage : « Quand on a été forcés de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquillité d’esprit, notre bonheur, notre dignité, et on a perdu notre culture et notre identité ». P. 190.
A bientôt pour un nouvel article. Prenez soin de vous.
Bisous.



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