Le livre et l’auteur
Isookanga est un jeune Ekonda, vivant en pleine forêt dans la province de l’Equateur en République Démocratique du Congo (RDC). Alors qu’il est prédestiné à occuper une place de chef dans sa communauté, Isookanga préfère tourner son regard vers le monde extérieur, découvert grâce à un ordinateur et l’accès à internet. La « mondialisation » l’appelle et il ne souhaite qu’une chose : planter là les cases, coutumes et autres balivernes des Ancêtres. Ainsi le jeune homme décide de partir pour Kinshasa. Pendant ce temps à Kinshasa, chacun se bat comme il le peut, que ce soient les enfants de rue ; les pasteurs cupides ou encore d’anciens chefs de guerre qui souhaiteraient retrouver le pouvoir perdu. L’ensemble du tableau est servi par une plume qui ne manque pas d’humour caustique et de cynisme.
Éditions : Actes Sud (Babel)
Pages : 304
In Koli Jean Bofane est un écrivain né en octobre 1954 à Mbandaka en RDC. En raison de troubles en RDC, il quitte son pays natal pour la Belgique dans les années 90 où il vit toujours. Il est l’auteur de Mathématiques Congolaises, paru en 2008 chez Actes Sud, qui a remporté le Prix littéraire de la Société Civile des Auteurs Multimédia (SCAM) ainsi que le Grand Prix littéraire d’Afrique Noire la même année.
Congo, Inc. Le testament de Bismarck, a vu le jour en 2014 et a également reçu de nombreux prix dont le Grand Prix du roman métis, le Prix des cinq continents de la Francophonie et le Prix Coup de cœur Transfuge/MEET. (Sources : 4e de couverture, Wikipédia, Babelio).
Mon ressenti
Un moment de lecture intéressant. Le récit est écrit en douze chapitres et à la troisième personne. Il a la particularité d’intégrer une traduction en Chinois des titres de chaque chapitre ainsi que des éléments de langage Ekonda (lorsqu’il s’agit d’Isookanga et ses proches) et de Lingala (une fois que l’action prend place à Kinshasa). Par ailleurs, l’auteur nous entraîne parfois dans un monde virtuel, celui du jeu vidéo favori d’Isookanga où il est question de lutte de pouvoirs et de convoitise de richesses par différents groupes armés. Le ton est discrètement humoristique comme je le mentionnais dans le résumé mais également cru lorsqu’il décrit l’ensemble des horreurs auxquelles la population Congolaise fait face (massacres dans le Kivu, enfants soldats et de rue, etc.).
Sur le fond maintenant, on fait la connaissance de plusieurs personnes, à commencer par Isookanga. Jeune homme en plein milieu de la vingtaine, un peu aigri en raison de sa petite taille – les Ekonda faisant partie de ceux qu’on appelle « Pygmées » en Afrique Centrale – et d’autres attributs moins flatteurs, malhonnête sur certains bords, il n’a que le mot « mondialisation » à la bouche. La tradition est à jeter, les arbres de sa forêt native à couper et le sous-sol à exploiter. S’étant retrouvé sans toit à Kinshasa, il fera la connaissance des « shégués » ou enfants de rue et de Zhang Xia, un Chinois venu faire des affaires en RDC, mais abandonné par son associé qui en plus l’a berné.
Isookanga suscite des émotions mixtes : tantôt on l’aime bien parce qu’il prend la défense des shégués, essaie de redonner espoir à Zhang Xia, tantôt on le déteste en raison de l’impression de déconnexion complète vis-à-vis de la richesse de son milieu naturel qu’il donne et de sa volonté à tout « mondialiser ». Avec son oncle le Vieux Lomama, ils incarnent bien le conflit entre respect des traditions et appel de la modernité.
A Kinshasa, les shégués seront les premiers à accepter Isookanga dans leurs rangs. Avec à leur tête Shasha la Jactance, il s’agit d’un groupe hétéroclite formé d’orphelins, d’enfants accusés de sorcellerie par leurs proches ou encore d’anciens enfants-soldats. A travers l’histoire de certains d’entre eux, l’auteur met en lumière les conséquences des massacres dans la région du Kivu (déplacements de population) ou encore celles du fanatisme religieux.
Toujours à Kinshasa et en parlant de religion, l’auteur expose la façon dont la foi de la population locale, malmenée par des conditions de vie difficiles, est instrumentalisée par des gens comme le Révérend Jonas Monkaya. Ancien catcheur, il est l’archétype du pasteur un peu bling-bling, à la limite du coach en développement personnel, sachant manier le verbe avec brio pour endormir ses fidèles et leur soutirer encore plus de ressources financières pour son église devenue quasiment une entreprise qu’il dirige…
Enfin, dernier point et pas des moindres, In Koli Jean Bofane distille au fil de son œuvre des éléments sur le conflit se déroulant dans la région du Kivu. En effet, à travers des personnages comme Kiro Bizimungu (ce nom devrait probablement parler à certaines personnes) – ex-chef de guerre, surnommé commandant Kobra Zulu – et Waldemir Mirnas – ancien major des casques bleus de l’ONU – l’auteur met en lumière l’implication du Rwanda dans l’Est de la RDC et l’hypocrisie des employés des organismes internationaux (pour ne pas incriminer d’emblée ces derniers…). L’appât du gain est tel que Kiro regrette son passé et l’on apprend que certains casques bleus déployés dans la région pour venir en aide aux populations locales n’hésitent pas à se servir dans la foulée avec parfois des conséquences dramatiques et un étouffement de l’affaire par leurs supérieurs…
D’autres personnages étoffent le récit mais je vais m’arrêter ici. Le peu de choses que je n’ai pas apprécié serait les longues descriptions du jeu vidéo d’Isookanga ou encore l’histoire de Zhang Xia que je n’ai pas complètement saisi. Cela dit, je recommande totalement cette œuvre. Mais tenez vous prêts. ln Koli Jean Bofane n’y va pas de main morte dans ses descriptions (prostitution infantile, mutilations génitales sur les femmes comme stratégie de guerre, etc.).
Le livre est disponible ici. Celio, personnage de Mathématiques Congolaises, fait une discrète apparition dans cet ouvrage, ce qui m’a bien donné envie de le lire prochainement. Affaire à suivre. Dans l’intervalle, prenez soin de vous et à bientôt pour un nouvel article.
Bisous.



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