Le livre et l’autrice
Safiya est presque majeure lorsqu’elle se fait connaître en Jamaïque à travers ses poèmes. Le chemin pour en arriver là n’a pas été des plus simples. En effet, née et ayant grandi dans une famille Rastafari, avec un père plus qu’autoritaire, elle ne pensait pas pouvoir échapper à l’avenir qui semblait se dessiner pour elle. Jusqu’au jour où elle reçoit un recueil de poèmes des mains de sa mère.
Grâce à l’amour et à la force des mots, cette jeune femme déterminée mettra tout en œuvre pour bâtir sa voie vers la liberté.
Editions : Buchet Chastel
Pages : 522
Safiya Sinclair est née et a grandi à Montego Bay, en Jamaïque. Elle se met à la poésie à l’âge de 16 ans et son premier recueil, Cannibal reçoit de nombreux prix dont le Whiting Writer’s Award.
Dire Babylone (How to say Babylon en VO) voit le jour en 2023 et connait un franc succès. Il a reçu le National Books Critics Circle Award et a été sélectionné dans les meilleurs livres de plusieurs magazines/journaux et de personnalités publiques. (Sources : quatrième de couverture et contenu de l’œuvre elle-même).
Mon ressenti
Puissant et émouvant. Un véritable coup de cœur. Dès les pages du prologue, on ressent une certaine intensité qui se dégagera de la plume de Safiya Sinclair tout au long de son récit. Par ailleurs, en sa qualité de poétesse, certains passages sont magnifiquement construits et vous hantent longtemps après les avoir lus. Cependant, à certains moments, on tombe justement dans un excès de lyrisme qui peut être rébarbatif.
En ce qui concerne le fond, on apprend que Safiya Sinclair, aînée d’une fratrie de 4, naît dans les années 80, au sein d’une couple bien particulier. En effet, son père Howard Sinclair, auto baptisé « Djani » pour incarner encore plus son identité Rastafari, navigue difficilement entre ses déboires professionnels et l’abandon de sa mère. Tandis que Esther, sa mère doit renoncer à ses rêves d’études supérieures, faute de moyens financiers; échappe de justesse à des abus sexuels domestiques et se voit condamnée sans explications à ne pas pouvoir devenir mère un jour.
Le jeune Howard ayant trouvé une raison de vivre dans le mouvement Rastafari, va progressivement l’imposer dans le quotidien de sa famille qui ne tarde d’ailleurs pas à s’enrichir de 3 autres membres. Il règne alors en patriarche suprême sur sa maisonnée et fait la pluie et le beau temps selon son humeur.
Ainsi la fratrie grandit dans un quotidien fait de violences domestiques verbales et physiques associées à une ambivalence vis-à-vis de la société dans laquelle ils évoluent (diabolisation de cette dernière avec encouragement à s’en tenir éloigné le plus possible mais enfants poussés à exceller et à s’intégrer au mieux partout où ils passent dans la même société), le tout sur fond d’un Rastafarisme strict : régime végétalien, interdiction de boire de l’alcool et de fumer autre chose que la marijuana « ganja », obligation de porter ses cheveux en dreadlocks et ne surtout pas les couper.
Avec ses mots, Safiya explore les questions de la relation entre les parents et les enfants (notamment entre un père et sa fille aînée), les traumatismes non résolus des premiers et leurs répercussions sur leur descendance ; le clivage en Jamaïque entre les personnes aisées (généralement Blanches) et celles pauvres (généralement Noires); le racisme aussi bien en Jamaïque qu’à l’Etranger (USA) et l’image moins « cool » du Rastafarisme, loin du reggae où on découvre une religion/idéologie oppressive par rapport aux femmes particulièrement. On y découvre également le rejet dont sont victimes les adhérents du mouvement sur cette terre même qu’on évoque dès que quelqu’un voit ou entend « Rasta ».
Mais elle nous montre également la force insoupçonnée de l’instruction et de la littérature, dans un environnement où elles constituent la clé vers la voie de la liberté et des lendemains meilleurs loin d’un foyer abusif. Safiya et toute sa fratrie m’ont particulièrement touché. Sa mère, qui l’a aidé en douce à se construire, mérite tous les éloges qu’elle a pu en faire au cours du récit. Quant à son père, c’est une victime qui s’est transformée en bourreau. J’espère que leur relation est plus apaisée aujourd’hui.
En somme, je recommande. Le style très lyrique peut dérouter à certains moments mais l’œuvre dans son ensemble en vaut la peine. N’hésitez pas à vous rendre chez votre libraire ou en bibliothèque pour vous le procurer. Même si cette lecture remonte à plusieurs mois, j’en profite aussi pour remercier Anne de @sapotille_bookclub sur Instagram qui m’a permis de le sortir de ma PAL plus tôt que prévu et je ne le regrette pas. Pour ceux qui sont sur Instagram, n’hésitez pas à aller jeter un œil à ce qu’elle propose.
Quant à moi, je vous laisse avec ce passage, décrivant un moment particulièrement marquant de la vie de Safiya :
« Elle avait enfin trouvé la force de partir à pied, mais elle n’avait qu’un sac en plastique contenant des possessions terrestres, ayant déjà renoncé à toutes ses ressources, jusqu’au dernier cent, pour nous. Pour lui. Je pleurais et je la regardais, son visage déformé par la rage et la blessure, seule dans la rue, les bras croisés, impuissante, et tenant sa robe de chambre fermée sur sa poitrine. Je me suis promis que cette femme, ce ne serait jamais moi. » p. 274.
Je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Dans l’intervalle, prenez soin de vous.
Bisous.



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