Celles qui attendent – Fatou Diome

Le livre et l’auteur

Comme toute mère aimante, Bougna et Arame ne souhaitaient que le meilleur pour leurs fils, respectivement Issa et Lamine. Face à une vie de plus en plus difficile et l’absence de perspectives pour ces jeunes désœuvrés, l’Europe apparaissait comme l’Eldorado, la solution miracle à tous leurs maux. Bougna, décidée, tenace, entraînant Arame derrière elle, réussit à convaincre ces derniers de tenter leur chance. Mais pour s’assurer du retour de leurs porteurs d’espoir, quoi de mieux que de jeunes et belles épouses qui sauront entretenir la maison en leur absence et aider leurs belles-mères au quotidien ? C’est ainsi que Coumba et Daba se retrouveront embarquées aux côtés de leurs belles-mères dans ce qui semblera définir l’ensemble de leur existence : l’interminable attente du retour des immigrés.

Éditions : J’ai Lu

Pages : 288

Fatou Diome est une femme de lettres Franco-Sénégalaise née en 1968 à Niodior, petite île dans le Delta du Saloum au sud-ouest du Sénégal. Allant à l’encontre des traditions de sa terre natale, elle fera preuve de détermination pour acquérir une instruction solide. Sa passion pour la littérature et l’écriture naitra assez vite au cours de son adolescence. Pour des raisons personnelles, Fatou Diome arrivera en France, précisément à Strasbourg en 1994. Après des études en lettres et philosophie à l’Université de Strasbourg, elle y enseignera ainsi que dans d’autres universités et Instituts en France et en Allemagne. Elle se consacre rapidement à l’écriture et paraitront en 2001 La Préférence Nationale, un recueil de nouvelles, puis Le Ventre de l’Atlantique, en 2003, son premier roman qui la fera connaître. Celles qui attendent verra le jour en 2010.

Aujourd’hui Fatou Diome est connue pour prendre position contre l’intolérance envers son prochain, notamment sur le plan politique et elle est une fervente défenseure d’une relation plus égalitaire entre l’Occident et l’Afrique.

Mon ressenti

Un pur moment de plaisir. Le récit est écrit à la troisième personne, réparti en vingt-cinq chapitres avec un prologue et un épilogue. C’était le premier roman de Fatou Diome que je lisais et je fus absolument conquise. Quelle plume, quel talent. Le style d’écriture est fluide, poétique, presque proverbial et sensible tout en demeurant juste lorsqu’il s’agit de dénoncer la misère, la polygamie, les rêves brisés, les amours interdites, l’attente – oh combien présente du début à la fin – la relation inégalitaire entre l’Occident et l’Afrique et bien sûr les conditions de vie des immigrés, une fois arrivés à destination.

Pour commencer, Fatou Diome plante le décor. Nous sommes sur une petite île au large de Dakar, où la majorité de la population vit des produits de la mer et de leur exportation vers Dakar. Arame et Bougna sont deux mères de famille sénégalaises au vécu similaire et différent à la fois. Similaire dans la mesure où aucune des deux n’a eu la chance de s’instruire et dépend de la générosité de la mer, de la bonne volonté du boutiquier du coin ainsi que du travail de leurs fils pour se nourrir au quotidien. Différent parce que Arame vit dans un foyer monogame alors que Bougna doit subir le climat de tension et de jalousie inhérent à un foyer polygame surtout lorsque l’on en est que la seconde épouse.

Ainsi tout au long du récit, l’on est le spectateur des conséquences qui peuvent découler d’un mariage polygame où la jalousie et une ambition démesurée pousseront Bougna, déjà désillusionnée par rapport à son union, à jeter son fils dans la gueule du loup sans le savoir. En ce qui concerne l’instruction, l’on compatira avec Arame, consciente de son analphabétisme et donc de son incapacité à saisir toutes les nuances de ce monde qui avance à cent à l’heure, consciente également de son incapacité à travailler afin de gagner suffisamment de moyens pour faire vivre son foyer par exemple.

Issa et Lamine, quant à eux, amis depuis l’enfance étaient dans une impasse sur cette île qui les avait vu naître. Lamine n’ayant pu continuer ses études à Dakar faute de moyens, avait dû revenir sur son île natale et essayait de se bâtir un avenir tant bien que mal et Issa, surtout poussé par sa mère finira par accepter de tenter l’aventure. A travers leur vécu, Fatou Diome met sur le devant de la scène ce qu’il se passe de l’autre côté de l’Atlantique une fois arrivés à bon port. La maladie liée à la promiscuité dans les « camps d’immigrés », l’insécurité et la peur au ventre liés à leur statut de « sans-papiers », la prostitution qui s’impose à ces jeunes qui pour un toit ou pour un repas acceptent de devenir le jouet exotique de certaines femmes blanches, pouvant parfois être de l’âge de leurs mères. Partis initialement pour n’avoir que des aventures éphémères, certaines de ses relations deviendront permanentes pour s’assurer un statut stable, au détriment des jeunes épouses laissées au pays, qui espéraient revoir un jour leurs bien-aimés mais qui dans ces cas là ont la mauvaise surprise de voir revenir leurs tendres et chers, flanqués d’une nouvelle épouse et d’une toute nouvelle famille avec laquelle il faudra composer…

C’est ainsi qu’on en vient à Coumba et Daba, deux jeunes femmes qui avaient été « données » en mariage à Issa et Lamine et qui devaient s’estimer heureuses d’avoir pour époux des jeunes partis faire fortune en Europe. Cependant, l’excitation des débuts passée pour la première, elle se rendra bien vite compte de la vacuité de son quotidien en l’absence d’Issa et regrettera la chaleur de ses bras et leurs moments de complicité, surtout lorsque l’attente se fera ressentir et qu’elle devra participer à la vie du foyer en sa qualité de belle-fille. Daba, quant à elle, n’aura même pas eu le temps de créer suffisamment de connexion avec son époux avant que celui-ci ne prenne la mer. On assiste impuissant au dépérissement de l’une et l’envie d’aller voir ailleurs pour l’autre jusqu’au dénouement final.

En filigrane de toute cette narration, Fatou Diome n’hésite pas à tacler les relations entre l’Occident et l’Afrique, où l’un se sert de l’autre sans ménagement et pourtant ferme ses portes aux jeunes Africains qui osent rêver et ne souhaitent qu’un lendemain meilleur pour eux et leurs familles. J’ai beaucoup apprécié la façon dont les diverses thématiques économiques et politiques ont été abordées dans le récit. J’ai également beaucoup apprécié les personnages tels que Arame, Lamine, Coumba et Daba que j’ai trouvé très touchants, chacun dans leur complexité avec leurs lots de secrets, de blessures et d’espoirs. Bougna m’a semblé n’avoir eu que ce qu’elle méritait et Issa n’a été qu’une victime de l’ambition sans bornes de sa mère.

En somme, je vous le recommande. Il y aurait tellement plus à dire mais ce serait vous gâcher le plaisir d’en prendre connaissance par vous-mêmes. Voici un petit extrait (parmi tant d’autres) qui m’a particulièrement plu : « si l’oubli ne guérit pas la plaie, il permet au moins de ne pas la gratter en permanence. N’en déplaise aux voyageurs, ceux qui restent sont obligés de les tuer, symboliquement, pour survivre à l’abandon. Partir c’est mourir au présent de ceux qui demeurent. (…) « Parce que je t’aime trop pour ne pas te voir, je t’imagine mort, pour éviter la tentation de te chercher ». P.168-169.

Il est disponible ici. Je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Dans l’intervalle, prenez soin de vous et mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année.

Bisous.

Une réflexion sur “Celles qui attendent – Fatou Diome

  1. Je partage totalement votre point de vue dans cet article!!! 1er roman que j’ai lu de Mme Diome et j’ai eté totalement conquise!
    Elle a une plume particulière, la lire n’est que délice. Bref, je me suis procuré certains de ces livres et ai hâte de les lire.

    J’aime

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