Fata Morgana – Chika Unigwe

Le livre et l’autrice

Quatre femmes, quatre trajectoires de vie différentes. Et pourtant, elles s’étaient toutes retrouvées à exercer la profession la plus vieille du monde à Anvers en Belgique. Sisi, Ama, Efe et Joyce avaient quitté le Nigeria dans l’espoir d’un avenir meilleur de l’autre côté de l’Atlantique. Toutefois, malgré une vie en colocation et une dette similaire, ces quatre jeunes femmes ne se connaissaient pas vraiment. Jusqu’au jour où Sisi fut assassinée. Ce fut le point de départ d’une longue série de confessions. Comment en étaient-elles arrivées là ? Et comment vivre maintenant après ce drame ? Qui était réellement Sisi ?

En mêlant présent et passé, l’autrice nous brosse le portrait de quatre jeunes femmes malmenées par la vie, habitées par une volonté de survivre bien que leur chemin soit parsemé d’embûches.

Éditions : Éditions Globe

Pages : 300

Chika Unigwe est une autrice Nigériane née en juin 1974 à Enugu. Après une licence en Anglais et en littérature à Nsukka au Nigéria, elle s’en va pour la Belgique où elle peaufine ses études avec un doctorat en littérature. Sa carrière d’autrice débute tôt avec des distinctions dès 2003 (prix des histoires courtes de la BBC). Son premier roman De Feniks (Le Phoenix en Français) parait en 2005 à Amsterdam et Anvers où il est le premier livre de fiction écrit par une Flamande d’origine Africaine.

Fata Morgana est son second roman, publié en 2008 également en Flamand, avant la parution Anglaise sous le titre On Black Sisters’ Street. En 2012, il remporte le prix de littérature du Nigeria. Cette même année, Chika Unigwe est considérée par The Guardian comme l’un des cinq auteurs Africains les plus importants de ces dix dernières années.

Elle vit aujourd’hui aux Etats-Unis avec son mari et leurs quatre enfants. (Sources : 4e de couverture, WIkipedia, Babelio).

Mon ressenti

Touchant, prenant, révoltant. Le récit est écrit selon une alternance de personnes et de lieu. Il est surtout question de Sisi mais le/la lecteur/lectrice aura tout le loisir de découvrir le vécu de ses trois colocataires. En effet, entre chaque histoire, l’autrice nous ramène dans le présent, à Zwartezustersstraat (je ne cherche même pas à le prononcer), lieu de vie de ces quatre femmes, qui deviendra aussi leur confessionnal à la suite du drame.

Sisi, de son vrai nom Chisom – inconnu de ses colocataires – est une jeune femme ayant fait des études de finance et en qui ses parents plaçaient de grands espoirs. Bien qu’ayant un diplôme en poche, ces derniers et elle ont la désagréable surprise de constater qu’aucun boulot stable ne lui est proposé. Alors qu’elle avait été a priori promise à un destin exceptionnel à sa naissance. D’un quotidien difficile et d’un sentiment d’injustice, naitront une frustration de plus en plus insupportable à vivre pour la jeune femme. Ainsi lorsque DeleOga Dele – lui propose de l’envoyer en Europe, comme l’une de ses filles, Chisom accepte dans l’espoir de construire un avenir meilleur – aussi bien pour elle que pour ses parents – que son pays tardait à lui offrir voire ne lui offrirait jamais.

Efe, quant à elle, avait perdu sa mère au cours de son adolescence. Etant l’aînée et se retrouvant avec un père brisé par la perte de son épouse, elle se devait de faire au mieux pour elle et pour sa fratrie. Ce désir d’une vie meilleure l’emmènera sur des chemins tortueux qui finiront par aboutir également à Dele.

Ama quant à elle, avait fui un foyer fait d’extrémisme religieux et de violences sexuelles aggravées sur mineure. Bien qu’ayant trouvé une situation plutôt stable loin de son foyer d’origine, elle voulait plus, pour et par elle-même. Malgré les recommandations faites par son nouvel entourage, elle finira par accepter la proposition de Dele en ayant pour objectif de monter son affaire dès que possible avec l’argent récolté.

Joyce, enfin – dont le vrai prénom ne sera également dévoilé qu’au cours du récit – se retrouvera de l’autre côté de l’Atlantique, grâce à Dele, en raison d’une situation amoureuse vouée à l’échec sur fond de xénophobie.

Et puisque rien n’est gratuit, ces quatre femmes avaient une dette de plusieurs milliers d’euros (30000 précisément) envers Dele, à rembourser suivant un échéancier bien précis. Pour veiller au grain, celui-ci avait sur place une « Madame » qui avait pour rôle d’accueillir ces pauvres femmes et de leur faire comprendre très vite la nature de leur boulot. Vendre son corps. Dès que possible une fois sur le territoire Belge. Le plus souvent possible également. Ne surtout pas faire la timide ou l’effarouchée. Et être à jour pour les versements destinés à Dele.

Ainsi, le/la lecteur/lectrice se rend très vite compte de l’enfer dans lequel ses femmes avaient mis le pied. Sisi étant celle dont il est question, on suit avec elle les différentes étapes menant à son premier client. La création d’une nouvelle identité. Le dégoût initial puis la résignation et la dépersonnalisation qui viennent avec la poursuite d’un objectif par des moyens que l’on n’apprécie pas forcément. Son récit et celui de Efe sont assez similaires. Chacune est motivée par ce qu’elle pourrait offrir à sa famille et s’offrir soi-même.

Ama quant à elle était plutôt motivée par la volonté de s’émanciper et d’être une femme indépendante, ce qui est tout à fait légitime. Joyce représente le cas où partir vaut mieux pour se reconstruire loin d’une histoire de vie difficile et de personnes nous ayant fait du mal. Mais partir et pouvoir vivre à l’étranger ont un coût.

Enfin, avec Dele et « Madame », l’on se rend compte de la puissance des réseaux de proxénétisme qui profitent de la vulnérabilité de ceux qui ont du mal à s’en sortir. De ceux que la vie met face à des choix cornéliens dans des environnements peu favorables tel que le contexte Nigérian dans lequel ces femmes évoluaient. L’on assiste à comment les riches s’enrichissent encore sur le dos des pauvres, dans un monde où il est facile de dire que l’argent ne fait le bonheur lorsque l’on n’a pas à se demander de quoi demain sera fait.

Et n’oublions pas les difficultés qui accompagnent le fait de quitter son pays pour un autre, à la culture et aux codes différents avec cette responsabilité pesant sur les épaules de jeunes Africains immigrés devant soutenir financièrement ceux restés sur place.

Bref, ce fut une lecture palpitante et pleine d’humanité. Humanité retirée à ces femmes qui deviennent des objets volontairement ou non dans la poursuite de leurs rêves. La plume de l’autrice est prenante et décapante avec une intégration de mots courants du pidgin Nigérian. J’ai beaucoup apprécié ma lecture et la recommande les yeux fermés. Le seul bémol serait le mystère sur la mort de Sisi, levé à la fin que j’ai eu du mal à comprendre…Quant à Ama, Efe et Joyce, l’autrice livre leur devenir quelque part dans le récit sans forcément attendre la fin et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a quelques surprises…

Il est disponible ici. Quant à moi, je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Prenez soin de vous.

Bisous.

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