By the rivers of Babylon – Kei Miller

Le livre et l’auteur

Cécité n’est pas synonyme d’absence de perception du monde. Ainsi, avant même que le petit Kaia n’arrive près d’elle sur la véranda, Ma Taffy avait déjà décelé dans l’atmosphère les prémices du drame à venir. Les dreadlocks du jeune enfant avaient été coupés. Qui avait pu commettre pareil crime envers la communauté Rastafari ? Et surtout quelles conséquences cela aurait-il sur la vie déjà mouvementée de cette banlieue de Kingston ?

Kei Miller nous embarque dans le monde des inégalités raciales et sociales de la population Jamaïcaine, avec un focus sur la communauté Rastafari, dans une écriture lyrique qui ne manque pas pour autant de réalisme.

Éditions : Zulma poche.

Pages : 295

Romancier, poète et essayiste, Kei Miller est né en 1978 à Kingston en Jamaïque, où il a grandi. Il s’est fait connaitre en France en 2016-2017 avec la traduction de son œuvre The Last Warner WomanL’authentique Pearline Portious pour la VF – parue en 2010. By the rivers of BabylonAugustown en VO – voit le jour en 2016 et est également traduit en Français en 2017. Cette dernière œuvre décrochera de nombreux prix dont le Prix Les Afriques, décerné par la Cene littéraire, le Cercle des amis des écrivains Noirs Engagés.

Il vit aujourd’hui au Royaume-Uni et est professeur de littérature créative à l’Université d’Exeter. (Sources : 4e de couverture Zulma, Wikipedia).

Mon ressenti

Scotchée. Il n’y a pas d’autre mot pour décrire mon ressenti à la fin de ma lecture. La plume de l’auteur vous prend aux tripes et vous touche en plein cœur sans tomber dans le misérabilisme ou la mièvrerie. Cela en est presque déconcertant. Les pages s’enchaînent avec fluidité et on arrive à la fin du récit avec l’impression de ne pas y avoir été préparé.

Le fond mêle trois histoires se déroulant à Augustown, banlieue plutôt pauvre de Kingston. En apparence sans lien, leur point commun saute aux yeux lorsque l’on avance dans la lecture. Il s’agit pour moi de la notion de conviction, de principe ou de foi. Appelez cela comme vous voulez.

En effet, dans la première partie, en attendant la tempête qui risquait de s’abattre sur leur banlieue avec ce que Kaia avait subi, Ma Taffy plonge dans ses souvenirs de jeunesse et lui conte l’histoire d’Alexander Bedward. Un pasteur/prédicateur un peu original, à l’origine du « Bedwardisme » mouvement politico-religieux des années 1890-1920 en Jamaïque, précurseur de Marcus Garvey.

Alexander Bedward se leva un jour et décréta qu’il avait la capacité de voler. Il se targuait d’être un envoyé de Dieu, proche du prophète Elie et que le moment venu, il s’élèverait dans les Cieux comme ce dernier. Dans la version officielle des faits, il fut considéré comme fou, arrêté puis interné par l’administration coloniale.

Dans la version de Ma Taffy, Alexander n’avait rien d’un fabulateur. Il osait critiquer l’administration coloniale et redonnait un peu d’espoir à ces pauvres gens malmenés, piétinés par cette dernière. Administration coloniale et société raciste appelées Babylone d’ailleurs par Ma Taffy et ses pairs. Or, il est connu qu’un peuple galvanisé, porté par un leader digne de ce nom ayant la foi en un avenir meilleur pouvait s’avérer dangereux.

Par la suite, l’on fait la connaissance dans la seconde partie du récit de Ian et Clarky, un enfant des rues d’un côté et un Rastafari débrouillard de l’autre. Le second deviendra rapidement le refuge du premier mais sera victime là encore de la violence et des abus de pouvoir de Babylone. Ian, profondément touché, décidera de rejoindre la communauté des Rastafari pour rendre hommage à son ami.

Enfin, dans la troisième et dernière partie, l’auteur nous fait par du parcours de vie de Gina, la mère de Kaia. Ce fut pour moi la pépite de ma lecture. Gina est brillante mais est victime de l’inégalité sociale qui découle de l’inégalité raciale existante sur l’île. Kaia aurait pu ne pas voir le jour mais une fois qu’il était là, elle s’était donnée pour mission de le protéger contre vents et marées, de l’armer contre les péripéties qu’il allait probablement rencontrer dans ce monde. Et ses dreadlocks était un symbole de cette force qu’elle essayait de lui insuffler.

Cela se ressent dans ce passage : « Tu vois ça, là ? disait-elle en touchant ses dreadlocks. Ça veut dire que t’es un lion. Comme Ma Taffy. Comme moi. On est des lions, Kaia. Des lions fiers et conquérants. Je dis pas qu’il faut pas être triste, je dis pas non plus qu’il faut pas pleurer mais quand il t’arrive un truc moche, touche tes natty locks et rappelle-toi : t’es un lion. On est plus forts que toutes ces conneries autour de nous, compris ? » p. 230-231

Le dénouement de cette partie et de l’ensemble de l’œuvre m’a laissé sans voix. J’ai été profondément secouée et je ne peux que tirer mon chapeau à l’auteur. Même le responsable de l’affront à la communauté Rastafari l’a fait par conviction. Parce qu’il estimait que ces derniers étaient des suppôts du diable, des voyous et qu’ils n’avaient pas à parader comme cela avec leurs cheveux. Malheureusement, ce préjugé est encore trop présent de nos jours envers les personnes Rastafari ou portant tout simplement des locks comme coiffure.

Pour finir, petit aparté sur Ma Taffy, cette force tranquille. J’ai tout simplement adoré son personnage et je retiendrai ce passage : « Ce n’était que des cheveux, après tout. Cela repousse. Un grand gars comme lui ne pouvait pas mourir pour ça ! Mais au fond d’elle-même, Ma Taffy savait que c’était bien assez pour mourir. Elle savait que pour se tenir droit, les hommes ont besoin de croire en quelque chose. En quelque chose qui en vaille la peine, qu’ils portent précieusement au fond de leur cœur parce qu’une fois que tu crois en quelque chose, même pas grand-chose, Babylone fera tout ce qui est en son pouvoir pour trouver de quoi il s’agit et te l’arracher. » p. 52.

N’est pas Rastafari qui veut. Et si l’on veut l’être, certains engagements sont à prendre, dont la défense peut vous ôter la vie.

Bref, vous l’aurez compris, pour qu’il y ait deux passages dans mon article (ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps), c’est que j’ai vraiment apprécié ma lecture. Sur fond de dénonciation d’un système raciste et inégalitaire, Kei Miller nous introduit à la communauté Rastafari et ses principes. Le message est tout aussi fort, beau et porteur d’espoir que difficile compte tenu de ce que ces gens vivent ou ont pu vivre. Je recommande et suis sûre de le relire dans les années à venir.

Il est disponible ici. Je vous dis à bientôt pour un nouvel article et vous souhaite encore une excellente année 2023 !

Bisous.

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