Le livre et l’auteur

L’existence d’Henrique Nunes, professeur de Lettres, âgé de la petite cinquantaine, vient de s’arrêter. Brusquement, dans la rue. Alors qu’il rentrait chez lui après sa journée de travail. Comment ? Abattu par la police. Pourquoi ? Parce qu’il n’avait pas la bonne couleur de peau et n’a pas obtempéré immédiatement pendant son interpellation.

Pedro, son fils, de retour dans l’appartement paternel, fait revivre la mémoire d’Henrique, en nous livrant l’envers de la peau de celui qui, au-delà de son apparence, était tout aussi un humain avec des droits et des rêves, avant que le racisme systémique n’en fasse une victime.

Editions : Mémoire d’encrier

Pages : 251

Jeferson Tenório est né en 1977 à Rio de Janeiro. L’envers de la peau, son troisième roman, a remporté le Prix littéraire Jabuti au Brésil en 2021 avant d’être censuré par le gouvernement brésilien en 2024. La version traduite chez Mémoire d’encrier, verra le jour en 2025.

Malgré la censure, il s’agit maintenant d’une œuvre à lire obligatoirement avant d’intégrer certaines universités prestigieuses brésiliennes. Jeferson Tenório vit à Porto Alegre. (Sources : Site des éditions Mémoire d’encrier, Google).

Mon ressenti

Touchant et émouvant, le roman fait parler Pedro à la deuxième personne. Comme s’il s’adressait directement à son père défunt, il lui rappelle tout ce qu’il a vécu, de beau comme de douloureux, avant le soir fatidique de sa mort.

«Parfois, tu façonnais une pensée et l’habitais. Tu t’éloignais. Tu bâtissais une maison comme ça. Lointaine. A l’intérieur de toi. C’était ça, ta façon de gérer les choses. Aujourd’hui, je préfère me dire que tu es parti pour revenir vers moi. Je ne voulais pas de ton absence comme seul héritage. Je voulais une sorte de présence, bien qu’elle soit douloureuse et triste. Et malgré tout, dans ce foyer, dans cet appartement, tu seras toujours un corps qui ne cesse de mourir.» p.15.

La narration, non linéaire, mêle les souvenirs que Pedro conserve de sa relation avec Henrique à ce qu’il connaît de la vie de son père : son histoire familiale, ses amours, son mariage chaotique, ses difficultés comme professeur de lettres auprès de jeunes et d’adultes et, surtout, son expérience d’homme noir dans le sud du Brésil.

En effet, Henrique avait compris très tôt que la vie semblait plus dure pour certains que pour d’autres. Sans chercher à approfondir les causes de ce ressenti, il avait appris à subir, à obéir et à courber l’échine, allant même jusqu’à ne pas prêter attention aux différences de couleur de peau. Ce n’est qu’à son arrivée à l’université qu’il ouvrira les yeux sur cette réalité, après avoir assisté au cours d’un professeur qui le marquera durablement.

Petit à petit, il reconnaîtra les situations de profilage racial, de discrimination mais il refusera de s’enfermer dans les préjugés et essaiera au contraire de les transcender, d’en faire une force et de préparer son fils à la violence du monde extérieur qui l’attendait, dans la mesure du possible.

«Tu me disais que penser était tout ce qu’il nous restait. Il faut préserver l’envers, me disais-tu. Préserver ce que personne ne voit (…) alors, même si ta vie est dominée par la couleur, même si tes attitudes et tes manières de vivre en dépendent, il faut que toi, d’une façon ou d’une autre, tu préserves quelque chose en toi qui n’entre pas dans ce jeu-là, tu comprends ? Parce que quelque part entre les muscles, les organes et les veines, il y a un endroit qui n’est rien qu’à toi, un endroit isolé et unique. C’est là que se trouve notre humanité, et c’est cette humanité qui nous maintient en vie.» p. 76

Par ailleurs, le couple qu’il formera avec Martha permettra d’évoquer les questions de colorisme vis-à-vis des femmes Noires brésiliennes, d’insécurité et de difficultés à se construire après la perte de ses parents à un jeune âge et de violence conjugale (psychologique et verbale), avec une inversion des rapports de force.

Dans tout cela, une chose a permis à Henrique de survivre : la littérature. Alors qu’il commençait à remettre en question le sens de sa profession et, plus largement, celui de l’éducation nationale, il connaîtra un véritable renouveau. Il décidera de sortir des sentiers battus et de s’affranchir du programme préétabli pour faire découvrir à ses élèves des œuvres majeures qui l’avaient profondément marqué.

«Jusqu’au bout, tu es resté convaincu que les livres pouvaient faire quelque chose pour les gens.» p. 15.

En somme, il s’agit d’un beau récit, politique et social, qui met en lumière ce que vivent de nombreuses personnes Noires dans le Sud du Brésil et pour lequel j’ai éprouvé beaucoup de plaisir à la lecture malgré la dureté des thèmes abordés.

Je ne peux que vous le recommander. Et comme d’habitude, si vous l’avez déjà lu, n’hésitez pas à partager votre ressenti.

Quant à moi, je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Dans l’intervalle, prenez soin de vous.

Bisous.


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