Ville Cruelle – Eza Boto

Le livre et l’auteur

Orphelin de père et élevé par sa mère, Banda se sent le devoir de réaliser le rêve le plus cher de cette dernière avant son départ de cette terre : trouver une femme avec qui faire sa vie. Cependant, prendre une épouse n’est pas chose aisée et surtout cela a un prix, la dot, dont le jeune homme doit s’acquitter. Possédant une plantation de cacaos, Banda décide d’aller tenter sa chance à Tanga, la ville où il espère pouvoir tirer un prix intéressant de la vente de sa récolte. Parti de chez lui confiant en son projet, Banda ne s’imagine pas ce qui l’attend, une fois arrivé sur place…

Avec ce roman publié pour la première fois avec le pseudonyme Eza Boto, l’auteur met en lumière les failles du système colonial et ses dérives dans une Afrique dominée.

Éditions : Présence Africaine

Pages : 224

Alexandre Biyidi Awala, plus connu sous son nom littéraire Eza Boto ou Mongo Beti est né en 1932 à Akométam, petit village situé à 55km de Yaoundé (capitale politique du Cameroun). Après ses études primaires et secondaires au Cameroun, il part pour la France en 1951, poursuivre ses études supérieures de lettres à Aix-en-Provence, puis à la Sorbonne à Paris d’où il sortira professeur agrégé en lettres classiques en 1966.

Il est l’une des figures de la lutte anticoloniale sur le Continent Africain et plusieurs de ses œuvres lui serviront d’outils de dénonciation. Certaines en seront d’ailleurs censurées sur le territoire Camerounais à leur sortie tel que son livre Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation. Il est également connu pour avoir écrit Le Pauvre Christ de Bomba, œuvre dénonçant le monde missionnaire dans l’entreprise coloniale.

Après plusieurs années d’exil passées en France où il exerçait comme professeur, Mongo Beti rentre au Cameroun en 1991 où il s’impliquera dans plusieurs activités autant à Yaoundé que dans son village natal. Il décèdera en 2001 de problèmes de santé graves faute de prise en charge adaptée. Il laisse derrière lui un héritage littéraire riche avec une bonne vingtaine d’œuvres.

Mon ressenti

Mitigée. C’est ce que je dirais si je devais résumer mon avis en un mot. Commençons par le positif. En premier, le style de l’auteur permet une lecture fluide du début à la fin. On rentre assez vite dans le vif du sujet et le récit dépeint très bien les inégalités issues de la colonisation avec les étrangers occupant les hauts postes, prenant la plus grosse part du gâteau en ce qui concerne l’économie du pays pendant que le petit peuple se meurt. Ce livre aurait été le premier lu dans le registre « colonisation », cela m’aurait peut-être marqué. Mais après en avoir lu plusieurs (qui ne traitaient pas forcément de cela comme sujet principal), je commence à m’en « lasser ».

Ensuite, deuxième élément plutôt intéressant, qui finalement est le point de départ de l’histoire de Banda, c’est la nécessité de se trouver une épouse avec les sacrifices et actions que cela requiert. Il est souvent question de la pression faite sur les femmes à partir d’un certain âge en ce qui concerne le mariage et les enfants mais après avoir lu plusieurs œuvres de Littérature Africaine, je me suis rendue compte que dans de nombreux récits des pays d’Afrique Noire, un homme avait lui aussi plusieurs étapes dans sa vie avant d’être considéré comme « accompli », « respectable » par le reste de sa communauté. Et après l’initiation classique propre à chaque société, c’est entre autres le fait de fonder une famille qui asseyait la respectabilité de ce dernier. Il pouvait avoir une « voix » dans l’assemblée, lors des conseils avec les « Vieux » du village.

La conception de l’homme « Don Juan » qui ne ferait que gagner en charisme et en virilité lorsqu’il multiplie les conquêtes n’existait donc pas dans les sociétés traditionnelles. Ou du moins, s’il collectionnait les conquêtes, tant qu’aucune n’avait été épousée selon les règles de son clan, leur relation n’avait aucune valeur et il demeurait aux yeux de la communauté une sorte de « vaurien ». Loin de moi l’idée de comparer le vécu des femmes et des hommes dans notre société patriarcale mais j’ai trouvé cela intéressant que pour une fois, la pression change de camp et qu’il soit mis en avant le fait qu’un homme non marié était tout aussi sujet à des stigmatisations (ce que je ne cautionne pas, avec ou sans mari/femme, nous restons des humains avec de la valeur mais je pense que vous avez compris ce que je voulais dire).

Toujours dans le thème « mariage », parlons de la dot. La fameuse dot dont Banda devait s’acquitter s’il voulait se marier. De nos jours, ce terme fait grincer pas mal de dents et plusieurs personnes seraient d’avis de supprimer cette tradition, mais avant d’en parler plus en détails, il me semble nécessaire de revenir sur ses origines et sur ses différences en fonction de la société dans laquelle l’on se trouve.

De façon générale, la dot représente l’ensemble des biens apportés par l’un des partenaires au début du mariage pour constituer une sorte de patrimoine matrimonial. En anthropologie, la distinction est faite entre « la dot » proprement dite faisant référence, à l’époque, en Europe aux biens apportés par la famille de la future mariée au futur époux, et « le prix de la fiancée » faisant référence aux biens apportés par le futur marié à la famille de sa promise.

En Europe, la dot s’inscrivait dans une société plutôt patriarcale dans le sens où les biens apportés par la famille de la jeune femme étaient entièrement gérés par son mari, devaient servir pour prendre soin d’elle et de ses enfants à la mort du mari et pouvaient dans certains endroits lui retirer son droit à l’héritage. Ainsi, très vite, la dot fut convertie en un capital foncier. En revanche, en Afrique subsaharienne, ce qui devrait donc être appelé « le prix de la fiancée » ou la « valeur de la fiancée », désigné par le terme « dot » par abus de langage est tout autre. La dot en Afrique Subsaharienne désigne un processus de négociation au bout duquel une alliance est créée entre les deux familles, familles au sens large.

En effet, la dot, traditionnellement n’a pas pour but de « ruiner » le futur marié ni « vendre » sa fille comme on peut l’entendre mais est un acte de respect que l’on pose envers sa belle-famille, un acte qui crée un lien. Comme me l’a récemment expliqué mon grand-père, la femme est née et a grandi dans une famille qui a veillé sur elle, l’a éduquée et qui s’est assurée qu’elle ne manque de rien (lorsque tout va bien évidemment).

L’homme, lorsqu’il courtise la femme au point de venir demander sa main auprès de sa famille doit prouver en quelque sorte à travers la dot qu’il peut lui aussi à son tour prendre soin d’elle et de la famille qu’ils comptent fonder. Il ne l’achète pas. Par ailleurs, certains biens contenus dans cette dot reviennent à la femme (les tissus et parures) et les autres biens (boissons notamment) peuvent être adressés à divers membres de la famille en fonction de leur statut pour leur signifier que « leur fille » (qui reste la leur d’ailleurs) fait maintenant également partie d’une autre famille. La dot est censée être quelque chose de symbolique.

Enfin, la dot constitue l’une des étapes du mariage coutumier. Mariage qui était célébré avant l’introduction des mariages civil et religieux. Une fois que la dot avait été acceptée, les deux familles pouvaient se réunir pour célébrer l’union de leurs enfants. Pour plusieurs personnes de la génération de mes parents et de celles précédentes, le mariage coutumier ou le « mariage à la maison » pour le traduire littéralement dans ma langue est LE VRAI mariage. Ma mère me disait qu’à son époque, on leur demandait à la mairie s’il avait été célébré avant que les futurs époux ne se présentent pour le mariage civil.

Malheureusement, de nos jours, toutes ces festivités sont entachées par la cupidité parfois des parents mais aussi des membres de la famille au sens élargie comme je le disais plus haut ; oncles et tantes qui le plus souvent gèrent le processus (ce ne sont généralement pas les parents qui s’en occupent directement). Les biens demandés peuvent aller du strict minimum au superflu tel que l’électroménager… poussant des jeunes avec une situation financière compliquée dans leurs derniers retranchements avec des conséquences dramatiques…

Bref, assez parlé de la dot. Pour terminer, je vais évoquer ce qui m’a déplu au cours de ma lecture. Je disais plus haut que la lecture se fait de façon fluide mais justement c’est tellement fluide que la construction des relations entre les divers protagonistes m’a paru trop rapide. On vient à peine de se rencontrer et je te considère déjà comme un frère/une sœur et suis prêt/e à prendre des risques pour toi. Étant déjà un peu déconcertée, cela m’a paru carrément invraisemblable lorsque par ailleurs j’ai compris que l’histoire s’était déroulée en moins de 72h…

Enfin les personnages ne m’ont pas fait grand effet. Néanmoins, ce roman étant considéré comme un classique de la Littérature Africaine, je suis quand même satisfaite de l’avoir lu et je le recommande pour ceux qui se font un petit tour des classiques. J’ai volontairement développé d’autres aspects de l’histoire dans mon article parce que le côté dénonciation coloniale n’a pas totalement su me convaincre. Ou alors je me suis complètement plantée et n’ai rien compris au projet… Il est en tout cas disponible ici.

A bientôt pour un nouvel article. D’ici là, prenez soin de vous et de vos proches.

Bisous.

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