Cartographie de l’oubli – Niels Labuzan

Le livre et l’auteur

XIXe siècle. Peu avant sa vingtaine, Jakob Ackermann se retrouve enrôlé dans les rangs de l’Armée Allemande pour une mission « civilisatrice » de ce qui autrefois était appelé le « Sud-Ouest Africain ». Sur place, la désillusion est rapide. Rigueur, discipline, conditions de vie extrêmes dans le désert, peu de relations amicales, confrontation avec la violence et la mort aussi bien de ses compagnons que d’innocents, tel sera le quotidien que découvrira Jakob et qui rythmera sa vie pendant toutes les années qu’il passera en ce lieu.

XXe siècle. L’heure a sonné pour la cérémonie de commémoration de l’un des génocides les plus anciens de l’histoire de l’Humanité, celui des Hereros. Après avoir passé des années à se questionner, un jeune métis tend enfin vers le dénouement de son enquête à la recherche de ses origines.

Avec ces deux trames temporelles, l’auteur nous emmène sur les traces d’un pan de l’histoire commune de l’Allemagne et de la Namibie, assez méconnu, qui n’est autre que celle de la colonisation de ce vaste territoire du Sud-Ouest Africain, marqué par la convoitise et une cruauté parfois sans bornes, qui semblent communes à tous ceux qui un jour, auto-proclamés meilleurs que les autres ont décidé d’aller étendre leur bannière sur des terres ne leur appartenant pas.

Éditions : Le Livre de Poche (publication initiale chez JC Lattès)

Pages : 455

Niels Labuzan est un auteur Français né à Paris en 1984. Il vit actuellement dans sa ville natale.

Cartographie de l’oubli, son premier roman paru en 2016, fut très remarqué. (Sources : Babelio, JC Lattès).

Mon ressenti

Une superbe lecture agrémentée d’un cours d’histoire. Sur la forme, le récit est réparti en quarante-cinq chapitres avec une alternance entre l’année 2004 et les années 1890 à 1920 environ. Les chapitres où l’on retrouve Jakob sont racontés à la troisième personne et ceux où l’on suit le jeune métis, à la première personne permettant une immersion dans son ressenti, quoique ses prises de parole soient assez brèves en comparaison du poids de l’histoire relaté à travers le vécu de Jakob. On ne saura jamais comment se nomme ce jeune métis et son lien avec Jakob (qui n’est pas aussi évident que ce que l’on pourrait penser) ne sera révélé que vers la fin du roman. Comme d’habitude, cette façon de procéder dans de nombreux romans historiques lus jusqu’à présent ne m’a nullement gêné.

En ce qui concerne maintenant le fond, en dehors du rythme du récit qui m’a entrainé jusqu’au bout, j’ai surtout pris plaisir et ai été révoltée par la découverte de la Namibie et son histoire. En effet, la Namibie est l’un des ces pays dont on entend assez souvent peu parler (si ce n’est pour ses paysages désertiques, célèbres lieux touristiques) et qui pourtant, comme beaucoup de pays Africains, a connu la colonisation et ce qui aujourd’hui est considéré comme étant le premier génocide du XXe siècle. Il s’agit également d’un pan de l’histoire Allemande dont on entend assez peu parler, le monde étant resté focalisé sur la seconde guerre mondiale et l’extermination des Juifs à l’époque.

Ainsi avec Jakob, l’on suit pas à pas le déroulement de l’occupation Allemande dans cette région nommée autrefois le Sud-Ouest Africain Allemand. L’Allemagne, voulant se faire une place dans la course aux colonies dans laquelle la France et l’Angleterre étaient déjà bien avancées, se donnera pour mission d’annexer ce vaste territoire dont le sous-sol regorge de diamants et dont la position sur la côte Africaine est avantageuse pour les échanges maritimes. Bien sûr, cette entreprise voulait se faire sans tenir compte du fait que ce territoire qui n’était certes pas un « pays » comme défini aujourd’hui, était tout de même occupé par divers peuples qui avaient déjà leurs conflits internes mais savaient vivre chacun de son côté sans chercher à dominer l’autre. Ou du moins même s’ils tenaient compte de la présence des Hereros et des Namas, l’Allemagne pensait pouvoir les « civiliser » et les rallier à sa cause pour « leur bien ». Malheureusement pour les Allemands, l’administration coloniale a du mal à prendre et les colons se rendent responsables d’abus de plus en plus fréquents sur les Autochtones.

Sans surprise, ces derniers manifestent une résistance, devenue rébellion devant les conditions de vie de plus en plus dramatiques dans lesquelles ils évoluaient au fur et à mesure que l’occupation Allemande progressait et qu’ils voyaient leur peuple privé de liberté, de ses richesses et qu’ils refusaient de céder le peu de possessions qu’il leur restait. Pour mater cette rébellion, plusieurs hauts officiers furent envoyés directement du Reich sur place les uns après les autres jusqu’au Général Lothar Von Trotha en juin 1904, connu pour ses précédentes opérations menées d’une main de fer et sans pitié pour ses ennemis.

Profondément raciste (les Hereros et les Namas sont vus comme des « sauvages »), il n’hésitera pas à donner un pur et simple ordre d’extermination, après une première phase du conflit qui durait déjà depuis plusieurs mois, soldés par de nombreux échecs et pertes dans les rangs Allemands. La bataille du plateau de Waterberg fut mémorable. Attaquant au moment où les Hereros s’y attendaient le moins, les pertes seront lourdes. Le massacre ne s’arrêtera pas là, le général et ses troupes iront jusqu’à empoisonner les points d’eau du territoire où les fugitifs pourraient s’abreuver. Pour couronner le tout, les prisonniers de cette guerre seront placés dans des camps de concentration (comme une impression de déjà-vu…) et certains scientifiques dont le Dr Eugen Fischer ne se priveront pas de réaliser des expériences sur les captifs (plus précisément sur leurs têtes après avoir fait décapiter des cadavres ou des prisonniers) afin de soi-disant prouver leur infériorité par rapport aux Caucasiens (impression de déjà-vu bis). Les Namas qui s’étaient ralliés aux Hereros paieront également le même prix. Ce traitement durera quatre longues années. Les populations Hereros et Namas ont péri d’au moins 50%.

Jakob, ayant gravi les marches en tant qu’officier de l’Armée Allemande ne sait plus où il en est. Sa vie personnelle est un fiasco et il sur le plan professionnel, il commet des actes par automatisme ou par devoir (il ne le sait plus lui-même) malgré les profonds sentiments de dégoût et d’injustice que peuvent lui inspirer les ordres et actions de ses dirigeants. Il connaitra une fin bien solitaire que je vous laisserai découvrir lors de votre lecture. En ce qui concerne notre jeune métis à l’ère moderne, je n’ai pas trouvé sa participation très pertinente. Cela dit, il permet de faire le pont avec le présent.

Pour terminer cet article, quelques notions d’histoire que le récit ne mentionne pas : après les horreurs du début des années 1900, la colonie Allemande connait un bref « succès » avant la chute de l’Empire Allemand dans les suites de la première guerre mondiale. En 1915, le Sud-Ouest Africain passe sous mandat Britannique. Puis par la suite, plusieurs étapes ont mené à la restauration de ce fait historique qui s’est faite sur plusieurs années. Ce génocide longtemps passé sous silence n’a été officiellement reconnu par l’Allemagne qu’en mai 2021 (c’était hier, vous vous en rendez compte ?). Auparavant, une vingtaine de crânes de Hereros et de Namas conservés au musée anthropologique de la Charité de Berlin furent restitués à la Namibie en 2011. Lorsque l’on aborde la question de la réparation, l’Allemagne propose une aide financière pour « aider » le pays à « se développer ». Les descendants des victimes trouvent cela insuffisant (qui peut leur en vouloir ?) Quoi qu’il en soit, la discussion est toujours en cours aujourd’hui et je ne pense pas qu’elle se terminera de sitôt…

Voilà, cet article prend fin ici. Cela faisait longtemps que je n’avais pas écrit autant de lignes. Comme tout roman sur la colonisation et ses méthodes plus que douteuses, il est dur à lire par moments. Les faits relatés et décrits vous prendront aux tripes et ne vous laisseront pas indifférents. J’avais dit à un moment que j’étais fatiguée de lire la souffrance de ceux qui me ressemblent mais la connaissance est un pouvoir et à chaque fois que l’histoire sera écrite par les « vainqueurs », les « vaincus » n’auront toujours que le second rôle et ne pourront pas défendre leur cause. Malgré tout, ce roman m’aura permis de découvrir la Namibie que j’espère visiter un jour. Si je ne vous pas ai pas convaincu de le lire, je ne sais plus quoi faire pour vous. Il est disponible ici.

Je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Dans l’intervalle, prenez soin de vous, comme d’habitude.

Bisous.

Pour en savoir plus :

https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/namibie-cinq-choses-a-savoir-sur-le-genocide-des-hereros-et-des-namas_4641239.html

https://www.memorialdelashoah.org/archives-et-documentation/genocides-xx-siecle/genocide-herero-nama.html

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