L’autre moitié de soi – Brit Bennett

Le livre et l’auteur

Milieu des années 50, Mallard. Souhaitant découvrir le monde et éviter de se satisfaire d’une petite vie sans saveurs, Desiree et Stella Vignes, deux sœurs jumelles, identiques comme deux gouttes d’eau décidèrent de prendre le large un soir d’été 1954 sans se retourner. Quatorze ans plus, Desiree rentre au bercail, flanquée d’une petite fille au teint presque aussi noire qu’une nuit sans lune dans sa commune natale où il était presque préférable de naître avec un membre en moins qu’avec une peau foncée, voire pire : noire.  Stella, quant à elle, s’est volatilisée dans la nature un an à peine après leur escapade pour mener une vie qui n’est pas tout à fait la sienne, celle d’une femme Blanche de la bourgeoisie Américaine. Le contact est rompu entre les deux sœurs. Mais peut-on espérer vivre de façon sereine sans être assailli par le poids des actes passés ? Surtout lorsque sa vie actuelle a été bâtie sur des fondements aussi solides qu’un château de cartes ?

Brit Bennett nous propose encore ici un récit profondément humain et nous montre à quel point les questions raciales, de colorisme, l’environnement social et les liens familiaux peuvent façonner l’identité d’un individu.

Éditions : Autrement Littérature

Pages : 477

J’avais déjà abordé la biographie de l’auteure que vous retrouverez dans l’article sur son œuvre Le cœur battant de nos mères. L’autre moitié de soi est son second roman paru en 2020 (The Vanishing Half en VO).

Mon ressenti

Mon coup de cœur 2021. Le récit est écrit à la troisième personne, réparti en six parties avec dix-sept chapitres et se focalise sur un personnage (ou presque) à la fois. L’on suit aussi bien les deux sœurs jumelles que leurs filles, Jude et Kennedy, cousines, que presque tout oppose. L’auteure fait des allers-retours entre le passé et le présent permettant de mieux cerner leur personnalité, leur construction et ce par quoi elles sont passées. Ce fut un plaisir de retrouver cette façon d’écrire de Brit Bennett à la fois douce et profondément marquante dans la description des qualités et défauts, craintes et doutes, espoirs de ces personnages.

Jude, fille de Desiree fut celle qui conquit mon cœur. Emmenée par sa mère qui fuyait un mari violent, celle-ci se retrouve à Mallard comme persona non grata. En effet, comme je le disais plus haut, à Mallard, petite ville fictive de la Louisiane (si petite qu’elle ne figure sur aucune carte), plus on est Blanc ou clair de peau, mieux c’est. Jude connaitra le rejet de ses camarades de classe pendant plusieurs années et aura même de la peine à se faire accepter par sa grand-mère maternelle. Même si on sait que cela existe, la méchanceté enfantine dont elle fera les frais vous arrachera des hoquets d’horreur. Et le pire, c’est de constater que cela vient de personnes qui, aux yeux des « vrais » Blancs, auraient été mises dans la même case qu’elle de toute façon dans une Amérique encore marquée par la ségrégation (il n’y a qu’à voir comment a fini son grand-père maternel…). Dès qu’elle le put, cette jeune fille plutôt réservée ayant trouvé d’autres moyens de s’évader – notamment en excellant dans l’athlétisme et dans les études – décidera de s’en aller lorsque l’occasion s’offrira à elle d’aller poursuivre ses études dans un état où sa couleur de peau importait finalement assez peu. Travailleuse, un peu rêveuse sur les bords mais toujours assez pragmatique, elle était en train de mener son petit bout de chemin jusqu’à ce que la vie ne lui balance en travers de la route Kennedy, qu’elle découvrira plus tard être sa cousine et Stella, spectre qui ressurgit sans crier gare.

Kennedy, fille de Stella était le genre de jeune fille qui avait tout ce qu’on pouvait désirer sur le plan matériel mais qui manquait pour sûr d’une certaine affection maternelle. Sa mère étant femme au foyer, Kennedy avait grandi en passant beaucoup de temps à ses côtés mais elle avait toujours eu l’impression qu’il existait un mur invisible entre sa mère et elle, les empêchant d’avoir une certaine complicité. Stella ayant bâti sa vie sur des mensonges se devait de jouer constamment un rôle et dès qu’il y avait quelque chose qui pouvait menacer l’écran de fumée qu’était sa vie, elle n’hésitait pas à sortir les crocs, ce qui parfois blessait les sentiments de sa fille ou l’éloignait de personnes qui auraient pu éventuellement devenir des amies. Ainsi, dès qu’elle fut en âge de penser par elle-même, Kennedy adoptera une attitude de peste pourrie gâtée, une façon de « provoquer » sa mère en essayant de la faire sortir de ses gonds mais rien ne marchera jusqu’à ce que le secret de cette dernière ne soit dévoilé. Je ne l’ai pas particulièrement apprécié mais elle m’a fait penser aux personnes en difficulté qui se cherchent et qui se sentent obligées de faire du mal à leur entourage pour espérer aller mieux.

En ce qui concerne maintenant les deux sœurs jumelles par qui l’histoire commence, il faut dire qu’elles sont plutôt similaires à leurs filles. Desiree était la plus téméraire des jumelles et c’est elle qui fut à l’origine de l’idée de quitter Mallard. Elle en avait marre de l’atmosphère de ce bout de pays où la population locale pensait être meilleure que les autres Noirs Américains parce qu’elle était constituée de sujets pouvant facilement passer pour un Hispanique ou un Blanc un peu trop bronzé. Lorsque Stella disparut en ne lui laissant qu’une petite note, elle réussit à retomber sur ses pattes et à se construire une vie. Après quelques années de bonheur au sein de son couple, elle repartira à nouveau sans prévenir son conjoint violent pour leur bien à Jude et elle. Elle savait ce qu’elle voulait et elle sut tenir tête à sa mère lors de son retour à Mallard.

Stella, quant à elle, loin d’avoir eu une enfance pourrie gâtée comme sa fille, n’en fut pas moins détestable. Avec elle, on découvre le passing, une notion sociologique définissant la capacité à se faire considérer comme membre d’un groupe social autre que le sien (ici se faire passer pour Blanche). Après les premiers scrupules du début de sa supercherie, elle finira par pleinement s’installer dans ce rôle au point de lyncher les personnes de sa propre communauté de peur d’être découverte (il est connu que les Noirs savaient se reconnaitre entre eux). Avec elle, on assiste au paroxysme du racisme intériorisé. Elle s’est retrouvée prise dans son propre piège mais cela m’a été difficile de ressentir ne serait-ce qu’un peu de compassion pour elle…

En somme, j’ai énormément apprécié ma lecture. La question de l’identité raciale est centrale et l’auteure fait même un écart en abordant celle de l’identité sexuelle avec un autre personnage que je vous laisserai découvrir lors de votre lecture. Vous découvrirez également d’autres personnages secondaires (Early, Barry) qui font toute la richesse de ce récit. Au risque de me répéter, Brit Bennett nous livre un récit magistral, poignant où chacun mène un combat contre ses démons et essaie de faire au mieux, parfois en posant des actes qui nous paraitraient douteux, répréhensibles mais personne ne sait ce dont on est capable jusqu’à ce que l’on se retrouve dos au mur dans sa vie. Le seul point négatif que je retiendrai est la fin que j’ai trouvé un peu plate. Mais cela ne suffit pas à vous le déconseiller. Au contraire, allez-y et n’hésitez pas à me partager votre ressenti. Il est disponible ici.

Je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Prenez soin de vous.

Bisous.

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