Là où les chiens aboient par la queue – Estelle-Sarah Bulle

Le livre et l’auteur

Années 2000. Quelque part dans la banlieue Parisienne, une jeune femme Française – la Nièce – dont le père a vu le jour sur l’île de la Guadeloupe interroge la mémoire de ses proches dans l’espoir d’y trouver des pistes pour comprendre son identité métisse. C’est ainsi que l’on fait la connaissance d’Antoine, aînée de la famille Ezéchiel qui vivra autant d’existences qu’il est possible d’en vivre en une vie ; Lucinde, secrètement jalouse de sa sœur aînée et se croyant plus Blanche qu’elle ne l’est réellement puis enfin Petit-frère, le dernier qui essaiera tant bien que mal de trouver sa place dans cette fratrie déjà constituée par deux fortes têtes. Avec leurs témoignages, s’élèvent et se mêlent des voix relatant des vécus aussi singuliers que pluriels dans une Guadeloupe des années 40 aux années 2000, en pleine mutation.

Éditions : Liana Levi

Pages : 285

Estelle-Sarah Bulle est une romancière Française née en 1974 à Créteil d’un père Guadeloupéen et d’une mère Franco-Belge. Après des études entre Paris et Lyon, un diplôme en école de commerce, elle travaille pour de cabinets de conseil et des institutions culturelles avant de se consacrer à l’écriture vers la quarantaine.

Là où les chiens aboient par la queue, paru en 2018 est son premier roman. Il remporte plusieurs prix dont le Prix Stanislas du premier roman.

Estelle-Sarah Bulle vit aujourd’hui dans le Val-d’Oise. (Sources : Liana Levi, Babelio, Wikipedia).

Mon ressenti

Un super moment de lecture. Le récit est écrit en trois parties, des années 1940 (1947 précisément) à 2006. Le point de vue est alterné entre les différents personnages et la narration est faite à la première personne. On y retrouve un style d’écriture que je pense commun à une bonne partie des auteurs Antillais où le mélange entre Français classique et Créole donne quelque chose d’assez lyrique et poétique. L’on prend plaisir à découvrir le parcours d’Antoine, de Lucinde et de Petit-Frère ainsi qu’à plonger dans les questionnements et les constats amers de la Nièce au sujet de son identité dans un pays qui est censé être le sien mais où elle ne se sent pas toujours complètement intégrée.

Antoine fut mon personnage préféré. Caractère bien trempé, langue bien pendue, mépris des convenances sociales – surtout celles « imposées » aux femmes – et capacité auto-proclamée à communiquer avec ses anges gardiens dont elle perçoit les messages à travers des picotements de doigts, elle m’a complètement charmée. Elle m’a fait penser au personnage d’Odette dans Les Suprêmes d’Edward Kelsey Moore. Avec Antoine, la définition de « self-made woman » prend tout son sens. Indépendante, elle savait prendre le large lorsque la situation dans laquelle elle se trouvait ne lui convenait plus. C’est ainsi que dès qu’elle le put, elle quitta le domicile familial – qu’elle ne supportait déjà plus depuis un certain temps devant le comportement de son père et surtout des membres de la famille de ce dernier. Elle connaitra quelques aventures sentimentales mais ce qui lui tiendra le plus à cœur sera son commerce et comment faire pour maintenir son autonomie surtout en tant que femme seule. Après plusieurs années de vie sur son île chérie, elle devra plier bagage pour gagner la métropole devant les bouleversements qui secouaient la Guadeloupe de l’époque (industrialisation, fermeture des petits commerces locaux au profit des grosses entreprises, racisme et émeutes consécutives).

Lucinde, c’est l’archétype de la « complexée qui s’ignore ». Très tôt elle pensera être différente de la plupart des autres Guadeloupéens en raison de son métissage issu de l’union entre sa mère Blanche et son père Noir. Pour elle, tout ce qui se rapproche du Blanc est automatiquement synonyme de « meilleur ». Depuis son enfance, elle nourrit une espèce de jalousie envers sa sœur qui selon le récit avait un physique plutôt avantageux (même si la principale concernée ne s’en préoccupait pas réellement) avec l’impossibilité de ne pas critiquer les choix de vie de cette dernière. A mon avis, elle enviait aussi cette liberté qu’Antoine avait réussi à conquérir auprès de la famille Ezéchiel qui semblait particulièrement toxique. Dès que l’occasion se présenta, elle quitta sa Guadeloupe natale pour la métropole, où racontait-elle, elle pouvait démontrer son génie couturier auprès des femmes Blanches de la Haute Société, qui à force devenaient des amies qu’elle côtoyait régulièrement…

Enfin, nous avons Petit-Frère (dont on ne saura jamais le vrai prénom), seul garçon de la fratrie, qui a dû se construire avec un père présent-absent et deux sœurs aux caractères presque diamétralement opposés. Le seul qui semblait à peu près « normal » dans la famille Ezéchiel qui nous était présentée dans le récit. Orphelin de mère, l’on voit avec quelle peine il évolue au cours des premières années de sa vie, sans aucun souvenir de sa mère auquel se raccrocher. Ne voyant aucune perspective en Guadeloupe où il estimait que quasiment tout était fait pour décourager ceux qui osaient, il a lui aussi décidé d’aller tenter sa chance ailleurs. Cette décision sera l’une des meilleures de sa vie dans la mesure où grâce à elle, il s’ouvrira enfin au monde et pourra mettre un peu de côté la colère, le ressentiment et le sentiment d’injustice qu’il ressentait en Guadeloupe.

J’allais oublier mais je pense que je ne peux pas terminer cet article sans parler d’Hilaire, le patriarche de la famille Ezéchiel, qui après des débuts glorieux, tombe en disgrâce. A de nombreuses occasions, ses enfants attendaient de lui un comportement de père mais à chaque fois il a failli, laissant trop de liberté à ses propres frères et sœurs qui se permettaient de s’introduire dans sa vie et celle de ses enfants sans vergogne, les méprisant du fait de leur métissage sur fond de jalousie et profitant de la générosité de leur père (comme faisaient également d’autres habitants du coin d’ailleurs). Ce ne fut donc pas étonnant que ces derniers aient cherché à prendre leur envol dès qu’ils l’ont pu…

Pour conclure, au-delà de tous ces personnages aussi variés que marquants, ce récit retrace en fond l’histoire de la Guadeloupe et de son évolution. Il m’a permis d’apprendre l’existence des manifestions de mai 1967, trois jours au cours desquels la population a subi une violente répression dans un contexte de réclamations de meilleures conditions de travail par les ouvriers du bâtiment sur fond d’incidents racistes évoluant depuis le mois de mars. Les rapports officiels font état de huit morts et d’une soixantaine de blessés mais jusqu’à ce jour, de nombreuses rumeurs circulent avec des chiffres autour de la centaine de morts… Antoine sera la seule de la fratrie à vivre ces journées sombres et son vécu ne manquera pas de vous toucher.

Voilà, je pense que je vais m’arrêter ici. J’ai énormément apprécié ma lecture qui malgré les événements douloureux et les faits sociétaux relatés, réussissait à garder un ton léger qui m’a enchanté. Je vous le conseille les yeux fermés. Il est disponible ici. Je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Bisous.

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