Trois filles d’Eve – Elif Shafak

Le livre et l’auteure

Alors qu’elle est en route pour un dîner de la nouvelle bourgeoisie Turque, Nazperi Nalbantoglu – Peri au quotidien – se retrouve confrontée à ses souvenirs d’étudiante à Oxford lorsque ressurgit une photo d’elle entourée de deux anciennes camarades et du professeur Azur, très controversé à l’époque. Le temps d’une soirée, Peri retourne sur les traces de son parcours, de sa vie au sein d’un foyer divisé par la religion à ses années d’étude dans la prestigieuse université Britannique où elle connut aussi bien bonheur que questionnements, doutes et désespoir. Le temps d’une soirée, Elif Shafak nous fait naviguer dans les eaux tumultueuses de la vie d’une jeune femme Turque née dans une société en plein mutation entre tradition et modernité, en quête de sens dans un monde où il n’est pas facile d’être une femme et où la question de Dieu semble encore plus délicate que jamais.

Éditions : J’ai Lu

Pages : 573

S’il y a bien une auteure qui revient souvent parmi mes choix de lecture, c’est Elif Shafak. Sa biographie est disponible dans l’article portant sur son œuvre Soufi, mon amour (mon coup de cœur ultime de ces dernières années).

Mon ressenti

Intéressant (je n’aurais probablement pas utilisé ce terme si j’avais été une élève du professeur Azur qui trouve a priori qu’il n’y a justement rien d’intéressant dans le terme lui-même). La narration est faite à la troisième personne, alternant les périodes de l’histoire (années 80 à 2016) et les lieux (Istanbul et Oxford). Le récit est divisé en quatre parties et l’on suit essentiellement Peri même si autour d’elles gravitent Selma et Mensur, ses parents ; Umut et Hakan ses frères ; Shirin Iranienne émancipée et Mona musulmane pratiquante ; toutes deux rencontrées à Oxford et enfin le professeur Azur, enseignant sur la question de Dieu sur le campus. On y retrouve cette façon d’écrire d’Elif Shafak où on est bercé par la Turquie, ses décors, sa langue et ses croyances.

En ce qui concerne maintenant le fond, plusieurs questions sont abordées dont celle de la religion et de la relation d’un individu à Dieu/Allah ; l’extrémisme religieux et ses conséquences ; la place de la femme dans la société Turque (une des thématiques favorites d’Elif Shafak) ; la perte de repères que peut engendre le fait d’immigrer pour aller poursuivre ses études à l’étranger ; la politique Turque, etc. Dès le départ, nous sommes plongés dans le vécu divisé de Peri entre un père Laïc, progressiste et une mère très croyante, pratiquante et plutôt attachée aux traditions Turques. L’un lui dit qu’elle n’a pas besoin de se « farcir » toutes les prières et recommandations de sa mère sur comment être une bonne musulmane, et ne supporte presque plus les nombreuses modifications faites au domicile depuis que son épouse suit avec ferveur les sermons d’un nouveau prédicateur auto-proclamé. L’autre souhaite que sa fille demeure une âme pure et voit d’un mauvais œil le fait qu’une femme fasse de grandes études. Peri, en bonne enfant, souhaitait évidemment faire plaisir aussi bien à l’un qu’à l’autre mais à la fin, la tension au domicile était devenue tellement insoutenable que partir à Oxford fut pour elle l’occasion de prendre son envol et de souffler un peu.

Cependant, grandir dans un environ aussi miné laisse des séquelles, notamment sur la question de Dieu et la construction de sa foi. Peri ne saura jamais vraiment comment appréhender Dieu/Allah, au point où elle tiendra un journal spécialement dédié à ce Dernier où elle consignera toutes les questions qu’elle souhaitait lui poser mais qui invariablement demeuraient sans réponse. Ses questionnements sur Dieu la mèneront justement sur le chemin des cours du Pr Azur qui donnait un séminaire spécialement conçu pour pousser les jeunes à la réflexion sur la question. Sur ce chemin, elle fera la rencontre de Shirin, Iranienne ayant presque complètement rejetée l’Islam et Mona, au contraire, croyante et pratiquante mais lucide sur les questions modernes et plus féministe que jamais. Avec le portrait de ces trois jeunes femmes, l’auteure amène à la réflexion sur la place que l’on accorde à la religion et à Dieu dans sa vie. Sur comment l’argumentaire de tout un chacun est recevable et sur l’absence de réponse unique dans un monde où on retrouve aussi bien ceux qui pratiquent leur religion sans vouloir l’imposer aux autres et ceux qui au nom de la religion, commettent des atrocités (ici sont relatés les événements de septembre 2001 avec l’attentat des tours jumelles).

En dehors des questions religieuses, Peri se rendra compte également de sa position de privilégiée devant l’injustice patente du traitement réservé aux femmes de son pays, allant de la vision de ces dernières comme un objet à posséder à la potiche qui n’a pas à ouvrir sa bouche sur les sujets de discussion importants en passant par le mythe de la vierge poussant encore certains Turcs à procéder à une vérification médicale de la vertu des jeunes épouses peu importe la souffrance que cela peut engendrer chez celles-ci.

Enfin, le temps de cette soirée et les conversations qui y seront échangées permettent d’avoir un aperçu sur la situation politique du pays, situé aux portes de l’Europe, tentant de se faire une place sur l’échiquier international mais grevé par des tensions internes et s’ouvrant difficilement à la modernité.

En somme, j’ai plutôt apprécié ma lecture. Je me suis un peu retrouvée en Peri et ses questionnements, sa proximité avec son père qui faisait tout pour la pousser vers le haut. Ses frères, Shirin et le Pr Azur m’ont agacée. Mona avait tout mon respect. La fin m’a paru inachevée mais bon, je ne vois pas trop comment l’auteure aurait pu conclure son œuvre vu la tournure que prenaient les dernières pages. Elif Shafak m’a plus convaincue cette fois-ci qu’avec La Bâtarde d’Istanbul avec un récit savamment écrit, une multiplicité de sujets et surtout des personnages divers et variés avec leurs failles et leurs forces, profondément humains. La question de la religion, de Dieu/Allah était prédominante mais elle a su tisser autour de celle-ci une toile de fond où s’entrecroisaient d’autres thématiques tout aussi importantes. Je ne peux que vous le recommander, que vous soyez croyants, pratiquants ou non. Attention cependant, certains passages peuvent être perturbants sans tomber dans le blasphème ou l’irrespect. Il est disponible ici.

Je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Dans l’intervalle, prenez soin de vous.

Bisous.

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