Un mariage américain – Tayari Jones

Le livre et l’auteure

Dix-huit mois. C’est le temps qu’aura duré leur mariage. Il a suffi à Roy Hamilton, jeune homme Noir aux grandes ambitions, de se retrouver au mauvais moment, au mauvais endroit pour voir partir en fumée la vie qu’il s’était construite jusque là et tous ses rêves avec. Injustement accusé de viol, il se retrouve condamné à douze années de prison. Célestial, sa jeune épouse, se retrouve seule, à tenter de faire survivre leur mariage malgré la séparation, en faisant de son mieux pour subvenir aux besoins de son mari. Toutefois, un mariage ayant à peine eu le temps de prendre racine peut-il résister longtemps à ce type de tempête ?

Pages : 406

Éditions : Pocket (publication initiale aux Éditions Plon)

Tayari Jones est née en novembre 1970 à Atlanta. Auteure de 4 romans, Un mariage Américain (An American Marriage en VO) est le premier traduit en France, paru en 2018 où il a été sélectionné pour le National Book Award. Sa première œuvre (non traduite en France), Leaving Atlanta, datant de 2002, lui a valu le Prix Hurston/Wright Legacy en 2003.

Mon ressenti

Passionnant. Le récit est divisé en trois parties avec un épilogue ; la narration se faisant à la première personne en alternant les points de vue des protagonistes. A noter juste que toute la partie où Roy était emprisonné est rédigée sous la forme d’un échange de lettres entre lui et son épouse, pour coller au mieux à la réalité des faits, je suppose. L’ensemble permet d’être au plus près du ressenti des personnages tout au long de la lecture, dans toute leur intimité.

Roy Othaniel Hamilton était un jeune homme Afro-américain, dans la trentaine, aux origines modestes mais qui par sa persévérance commençait à se faire une place dans le monde du commerce à Atlanta. Pouvant paraitre imbu de sa personne par moments, l’on se rend juste compte qu’il s’agit d’un homme ayant une certaine dignité, des valeurs et une envie incommensurable de faire mieux que ses parents sans jamais dénigrer ce que ces derniers avaient pu lui offrir. Charmant, serviable, c’est justement à l’occasion d’un service rendu à une espèce de vieille bique Blanche dans un hôtel où sa femme et lui avaient décidé de passer la nuit qu’il se fera injustement prendre pour viol, crime qu’il n’avait bien sûr pas commis.

Célestial Davenport quant à elle, était la fille unique d’un couple de bourgeois Afro-américains d’Atlanta, avec une âme d’artiste. En effet, elle avait un talent pour la confection de poupées, qu’elle ne commença à vraiment exploiter qu’une fois son mari emprisonné bien que celui-ci l’encourageait à en faire autant avant le funeste évènement qui les sépara (du moins physiquement). J’ai trouvé sur les bords qu’elle était un peu la caricature de la « fille à papa » aimée, couvée et protégée jusqu’à l’incarcération de Roy. Et championne pour ne pas faire de remous parce qu’elle avait été éduquée pour être « instruite et bien élevée » selon ses termes.

L’auteure aurait pu utiliser leur histoire pour mettre en avant les failles et l’injustice du système judiciaire Américain mais elle a préféré, à travers eux et ceux qui gravitaient autour, explorer ce qui se passe dans une relation, derrière les portes closes et les difficultés que peut engendrer un incident de cette taille aussi bien pour le couple débutant à peine une vie commune que pour son entourage. Comment continuer à aimer quelqu’un avec qui l’on ne partage plus son quotidien, son lit, ses échecs et ses réussites ? Ou plutôt comment continuer à aimer quelqu’un avec qui on a à peine construit quelque chose ? Comment vivre le décalage inéluctable qui s’installe entre les deux partenaires alors que l’un est coincé à un stade de sa vie tandis que l’autre progresse, voire met en œuvre des projets dont les deux avaient discuté ? Comment se remettre en selle lorsque l’on sort de là et que l’on se rend compte que le monde a continué de tourner alors que l’on était à l’arrêt ? Et surtout, pour celui/celle qui est dehors, jusqu’à quand est-ce possible de tenir le rôle du partenaire dévoué, attentionné ? Serait-ce une trahison que de refaire sa vie ?

Roy m’a beaucoup touché dans sa façon de vivre les choses et de les exprimer. Il est entier et tente de conserver une touche d’humour, qui à mon sens lui a permis de traverser cet enfer la tête haute. Célestial m’a paru plus froide, plus distante et comme fuyant devant ses responsabilités. Mais en même temps, elle avait un rôle qui n’était pas facile à tenir. Puis les choses se compliquent lorsque deux autres personnages entrent en scène, dont un qui permettra de mieux saisir le contexte dans lequel l’histoire de Roy et Célestial a vu le jour et qui y jouera un rôle non négligeable mais je préfère ne pas en dire plus pour ne pas spoiler.

Pour finir, petit aparté sur les parents de Roy et Célestial; Big Roy et Olive Hamilton d’une part; Franklin et Gloria Davenport d’autre part; deux ménages différents à travers lesquels l’on comprend mieux la façon dont nos deux personnages se sont faits, les répercussions sur leur façon de vivre ainsi que leur perception de certaines questions comme celles du statut social, de la famille et des enfants.

En somme, c’est une lecture que je recommande, non pas pour s’imprégner du fonctionnement du système judiciaire Américain et de ses injustices fondées sur un racisme systémique, mais plutôt pour plonger dans le vécu d’un couple traversant une épreuve alors qu’il avait à peine eu le temps de se construire, entre non-dits, désirs inassouvis et différence de classe. Les personnages se présentent tous avec leurs forces et leurs faiblesses, dans toute leur complexité, nous exposant leurs questionnements tout en sachant qu’il n’y a probablement pas de réponse juste. Et en même temps, c’est le genre de récit qui permet de se rendre compte qu’il est possible de se reconstruire alors qu’on pensait avoir tout perdu, si on est prêt à redéfinir nos rêves et nos objectifs, le tout en ayant un système de support assez solide sur lequel s’appuyer.

Il est disponible ici.

Je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Dans l’intervalle, prenez soin de vous.

Bisous.

Une réflexion sur “Un mariage américain – Tayari Jones

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