Allah n’est pas obligé – Ahmadou Kourouma

Le livre et l’auteur

Années 90 ; Afrique de l’Ouest. Birahima, jeune garçon d’une dizaine d’années, vivant en Côte d’Ivoire doit rejoindre sa tante au Liberia après le décès de sa mère. Le voyage à peine entamé, il tombe aux mains du Colonel Papa le Bon qui fait de lui un enfant-soldat, un small-soldier ou encore children-soldier, pour le faire participer aux guerres tribalistes qui secouent la région. Du Liberia à la Sierra Léone, accompagné d’autres enfants dans sa condition, armé d’une kalachnikov et l’esprit embrumé par les fumées de hasch, il pille, massacre et tue. Sur un ton grinçant, sarcastique mais aussi résolument enfantin, il nous entraîne dans son quotidien fait de sang, d’horreur et d’injustice.

Éditions : Édition du Seuil

Pages : 224

La biographie d’Ahmadou Kourouma ayant été déjà abordée dans l’article sur son œuvre En attendant le vote des bêtes sauvages, je vous invite à aller le lire – si ce n’est pas déjà fait – pour en prendre connaissance.

Allah n’est pas obligé est son 4e roman, paru en 2000 et il a été récompensé par plusieurs prix notamment le Prix Renaudot 2000, le Prix Goncourt des lycéens 2000 et le Prix Amerigo-Vespucci 2000.

Mon ressenti

Conformément à l’habitude récemment prise, je vais commencer par le style de l’auteur. Je l’avais déjà mentionné dans l’article sur En attendant le vote des bêtes sauvages mais je me répète ici : Ahmadou Kourouma est un maitre du sarcasme et de la satire. Il réaffirme sa capacité à parler d’événements sérieux ou horribles sur un ton presque humoristique. De plus, l’histoire étant racontée par Birahima, jeune garçon avec un bagage scolaire léger et étant presque considéré comme un « enfant de rue », le langage est sans fanfreluches et peut parfois même être choquant au vu du nombre de jurons ou d’obscénités que lâche Birahima quasiment à la fin de chaque phrase. Cependant, je ferai ici le même reproche que celui dans l’article précédemment mentionné, qui n’est autre que la présence d’une certaine répétition dans la façon dont les événements sont racontés. On finit par avoir l’impression de lire un refrain et par moments, j’ai bien eu envie de survoler certains passages.

Passons maintenant au contenu et aux personnages. Comme personnage principal, on retrouve évidemment Birahima dont je ne cesse de parler depuis le début de cet article. C’est lui le narrateur et pour à la fois raconter son histoire mais aussi nous permettre de la comprendre, il a recours à ses dictionnaires à savoir Le Larousse, Le Petit Robert, le Harrap’s et ce qu’il appelle l’Inventaire des particularités lexicales du Français en Afrique Noire. Ce dernier a pour but d’expliquer tout mot du langage local que cela soit un vrai terme ou juste de l’argot. Dès le départ, Birahima nous dresse un tableau complet de sa personnalité en six points. Il est impoli et insolent, n’est pas mignon et a été maudit après le décès de sa mère. C’est le narrateur principal et il ne se gêne pas pour nous faire comprendre que de ce fait, il fait ce qu’il veut et peut s’interrompre à n’importe quel moment de son histoire pour la reprendre plus tard.

Mes sentiments envers lui étaient multiples. Aussi bien de la peine, que de l’exaspération. Son langage volontairement cru n’arrangeait pas les choses. Cependant il aborde avec justesse et de façon implacable les dessous de la crise qui agite la région. Les riches qui n’en font qu’à leur tête et ne s’occupent pas du petit peuple comme eux, les dessous des rivalités ethniques et les manigances des hommes politiques (Félix Houphouët-Boigny, Kadhafi, Blaise Compaoré ou encore Sani Abacha en prennent pour leur grade) menant à des situations telles que les guerres tribales où de pauvres enfants innocents sont contraints de prendre les armes et tout un tas d’inégalités sociales et économiques. Son discours est une dénonciation brute du fonctionnement de notre monde où les plus faibles sont souvent écrasés.

En ce qui concerne les autres personnages marquants de l’œuvre, je peux citer ce fameux colonel Papa le Bon, représentant du NPFL (National Patriotic Front of Liberia, parti du « politicien » Taylor), autant chef de guerre que prêtre ou encore « philanthrope » qui ne quittait jamais sa kalachnikov. Sous prétexte de prendre ces enfants souvent livrés à eux-mêmes sous son aile, il en faisait de vraies machines de guerre en leur fournissant des armes et en leur défonçant l’esprit avec l’hasch. Il connaitra un funeste sort mais aura marqué autant l’esprit de Birahima que celui de ses « collègues » enfants-soldats.

L’on peut également mentionner Yacouba, le féticheur ou encore « grigriman » qui saura tirer son épingle du jeu de la cruauté qui se joue dans cette région en se faisant passer pour un puissant féticheur, capable de protéger les personnes impliquées dans la guerre tribale en leur fabriquant divers fétiches tous plus inutiles les uns que les autres (ce qu’ils ne savent pas évidemment). Il parviendra à sauver sa peau plus par sa capacité à tromper les gens et à tourner les situations à son avantage que par réelle efficacité de ses fétiches.

Les femmes ne sont pas en reste dans l’histoire de Birahima. Il nous parlera par exemple de Rita Baclay du camp ULIMO (United Liberian Movement, dirigé par Samuel Doe, un rival de Taylor), une sorte de pédophile et criminelle sexuelle à mes yeux, de la Mère Supérieure Marie-Béatrice ou encore de ladite sœur Hadja Gabrielle Aminata, deux femmes au caractère bien trempé et qui n’hésitent pas à prendre les armes pour protéger les jeunes « placés » sous leur garde. Cependant, elles sont loin de la figure angélique que l’on peut leur prêter en se disant qu’elles œuvrent pour le bien. Notamment la sœur Aminata, pratiquante de l’excision, qui ne s’en cache pas et qui voue limite un culte à la « virginité » des filles qu’elles protègent.

Enfin, il me semble nécessaire de mentionner les oraisons funèbres de ses camarades que Birahima ne manquera de faire tout au long du récit, qui mettent souvent en évidence que ces enfants ont eu des vies bien compliquées et qu’ils se sont retrouvés pris au piège dans une situation qui s’empirait au fur et à mesure avec une probabilité plus importante de finir tué que d’en sortir.

En somme, Ahmadou Kourouma signe ici encore une grande œuvre où le ton faussement humoristique sert à dresser un tableau critique de la situation politique du Liberia et de la Sierra Léone dans les années 90. Aucune langue de bois ne figure dans le récit et les principaux protagonistes sont cités sous leur vraie identité (Taylor, Samuel Doe et d’autres personnalités politiques) avec en plus des explications sur les origines du conflit qui fait rage dans la région. Je ne pense pas que l’on puisse saisir l’entièreté du propos en une seule lecture compte tenu de la masse d’informations dont regorge le récit. C’est d’ailleurs l’une des raisons, peut-être même LA raison pour laquelle je pense le relire quand je pourrai pour mieux m’imprégner de l’histoire. Je l’ai lu un peu en dents de scie, gênée par la franchise et parfois la vulgarité de Birahima mais ces dernières étaient nécessaires pour rendre justice à l’horreur de ce qu’il s’est passé au Liberia et au Sierra Leone. Je recommande vivement mais accrochez-vous car cela peut secouer un peu.

Le livre est disponible ici. On se retrouve bientôt pour un nouvel article. Dans l’intervalle, prenez soin de vous.

Bisous.

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