Le Feu des Origines – Emmanuel Dongala

Le livre et l’auteur

Alors qu’il naît à l’écart de son village et possède d’incroyables yeux verts, Mandala Mankunku, nommé ainsi en référence à un ancêtre qui « défiait les puissants », a de quoi étonner sa communauté. En associant sa force physique et sa curiosité sans bornes, il ajoutera plusieurs cordes à son arc avant de se heurter à la dure réalité du nouveau monde imposé par l’arrivée des colons. Lui qui pensait avoir fait le tour de ce monde, devra s’adapter à sa nouvelle condition de vie ainsi qu’aux profonds changements qui bouleversaient non seulement le Congo mais aussi l’Afrique tout entière. A travers son vécu, c’est le récit de tout un peuple, d’un pays et même d’un continent entier que nous livre Emmanuel Dongala, de son passé sans envahisseurs avec ses us aux coutumes aux temps de l’assujettissement avec l’ensemble des conséquences que nous lui connaissons.

Éditions : Actes Sud (Babel)

Pages : 295

Emmanuel Dongala (nom complet : Emmanuel Boundzéki Dongala), de père Congolais et de mère Centrafricaine, voit le jour en juillet 1941 à Alindao (République Centrafricaine). Après une bonne partie de sa vie au Congo-Brazzaville, il va s’installer aux USA dans les années 90 en raison des conflits qui secouent son pays.

Aujourd’hui, il est professeur de Chimie et de Littérature Africaine Francophone au Bard College dans le Massachusetts. Le Feu des Origines, paru initialement en 1987, a reçu le Grand prix littéraire d’Afrique Noire. (Sources : Wikipédia).

Mon ressenti

Une belle surprise. Ce roman a été le premier d’Emmanuel Dongala que j’ai eu à lire et j’en suis tombée littéralement amoureuse. Il écrit merveilleusement bien. C’est tout en poésie, lyrisme sans jamais tomber dans l’excès. Le maniement des mots est presque jouissif. En quarante-deux chapitres répartis en huit parties, j’ai eu à revenir sur certains passages, tellement ils étaient plaisants à lire. Par ailleurs, il n’hésite pas à employer certains termes en Lingala, ce qui rajoute un charme particulier à son texte. Rien que pour cela, je le recommande les yeux fermés et je me prépare dans un futur proche (lorsque j’aurai écoulé ma pile à lire) à lire un autre de ses romans.

En ce qui concerne maintenant le fond, l’on est plongé très vite dans le quotidien de Mandala Mankunku, jeune homme initialement perçu comme « irréel » du fait de sa naissance en l’absence de témoins, qui progressivement s’ouvrira à son environnement et développera d’étonnantes capacités de « communication » aussi bien avec les humains qu’avec les animaux et les plantes. Tout l’intrigue et l’un de ses passe-temps favoris consiste à discuter avec le Vieux Lukeni, qui faisait office de sage du village. Au lieu de suivre la voie de son père – et de ses ancêtres avant lui – en devenant forgeron, il préfèrera s’intéresser d’abord à la chasse avant de s’en lasser pour devenir nganga, un maitre guérisseur, connaissant et maniant les vertus des diverses plantes issues de la nature autour de lui, après un apprentissage auprès de son oncle maternel Bizenga. Malheureusement, ce grand oncle qu’il admirait tant le décevra profondément à l’arrivée des colons lorsque, ce dernier devenu chef du village, n’hésitera pas à passer outre les valeurs et considérations humaines du clan pour s’octroyer les richesses rapportées et promises par l’envahisseur.

Comme je le mentionnais dans le résumé en introduction, Emmanuel Dongala se sert de l’histoire de Mandala Mankunku pour retracer l’histoire de son pays, qui finalement est assez similaire à l’ensemble des pays ayant connu la colonisation. Piller les ressources locales. Construire des routes en pratiquant une déforestation massive et en déplaçant des populations. Favoriser l’éclatement de divers conflits tribaux liés à l’arrivée de telle ou telle population sur un territoire qui historiquement ne lui appartenait pas. Imposer les travaux forcés pour la construction d’une voie ferrée faisant la liaison entre les terres et l’Océan pour l’acheminement des matières premières ainsi que des marchandises. N’accorder que peu de considération aux jeunes issus de divers horizons, effectuant ces travaux forcés au péril de leur vie (mort de famine, de fatigue ou sous le poids d’un rocher au sein de la carrière). Et surtout dans le cas du Congo, la course à la sève de caoutchouc naturel fera des ravages sur le plan démographique. N’atteignez pas votre quota journalier de récolte et vous vous verrez privés d’une oreille, d’une main ou de tout autre membre, au gré des envies de « l’inspecteur des travaux finis ». D’ailleurs une photo assez célèbre, prise par Alice Seeley Harris circule de temps en temps sur internet où l’on voit un père de famille, regardant tristement la main et le pied de sa fillette de cinq ans, tuée par la milice de l’administration coloniale Belge, parce qu’il n’a pas pu atteindre son quota journalier de récolte…

Tels seront les sévices subis par Mandala Mankunku et son peuple avant que celui-ci, du fait de sa nature débrouillarde ne finisse par trouver un poste de conducteur sur le fameux train qui a nécessité tant de perte en vies humaines pour voir le jour. D’abord fasciné par le fonctionnement de ce dernier et adulé par ses pairs devant sa maitrise de cette bête tout en fer et en fumée, son heure de gloire finira par passer et lui qui avait fini par se détacher de son mode de vie ancestral se rendra compte que l’on ne va pas bien loin lorsque l’on tourne le dos à ses racines. Avec cette partie de son vécu, Emmanuel Dongala nous rappelle à quel point les bouleversements issus des événements historiques du continent ont eu un impact sur la construction de l’identité de la nouvelle génération. Mandala Mankunku était à cheval entre la tradition et la modernité. Ecouter ses aînés ou faire les choses comme on le sent ? Telles sont les questions que se posent encore beaucoup de jeunes aujourd’hui et par moments, la réponse est tout sauf aisée…

En somme, je vais le relire. Emmanuel Dongala a su faire un récit historique riche, sans vous en donner l’impression à la lecture ni vous perdre dans une masse indigeste d’informations. C’est fluide, beau, émouvant, révoltant. J’ai vraiment apprécié ma lecture et je ne peux que vous le recommander. Il est disponible ici.

Pour finir, je vais partager un extrait – ce qui n’était pas arrivé depuis un moment ! – qui m’a vraiment touché : « […] Et le ciel pleura avec lui des larmes d’étoiles car il tomba tant d’étoiles cette nuit-là qu’elles n’ont pas été toutes remplacées et qu’aujourd’hui encore, si vous regardez attentivement certaines régions de l’espace, vous apercevrez d’énormes trous noirs d’où ne s’échappe aucune lumière ; par contre, si vous apercevez un astre nouveau, une étoile nouvelle que vous ne connaissez pas, allez en pays Kongo, on vous expliquera que c’est le corps de la mère de Mankunku qui, recouvert d’étoiles, monta au ciel pour donner cet astre nouveau qu’ils nomment Kitoko, la beauté. […] » p.128-129. N’est-ce pas magnifique ?

A bientôt pour un nouvel article. Dans l’intervalle, portez vous bien.

Bisous.

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