Les Impatientes – Djaïli Amadou Amal

Le livre et l’auteur

Alors qu’elles sortent à peine de l’adolescence, Ramla et Hindou, sa sœur, se retrouvent mariées contre leur gré. La première à un homme qui aurait pu être son père, la seconde à son cousin. De son côté, Safira, la coépouse de Ramla, ayant vécu comme l’unique maîtresse de maison pendant plusieurs années voit d’un très mauvais œil l’arrivée de cette nouvelle femme dans son foyer… à ces trois femmes, tout le monde recommande la patience. Car « au bout de la patience, il y a le ciel » selon un proverbe peul. Mais la patience suffit-elle pour supporter une privation de ses droits et libertés même les plus primaires ?

Avec ce récit à trois voix, Djaïli Amadou Amal se fait la porte-parole de toutes ces femmes qui ne peuvent s’exprimer et qui subissent encore aujourd’hui de nombreuses contraintes juste parce qu’elles sont nées femmes.  

Éditions : Emmanuelle Collas

Pages : 248

Djaïli Amadou Amal est une écrivaine Camerounaise Peule et Musulmane, née à Maroua dans l’extrême Nord du Cameroun en 1975. Mariée de force une première fois à dix-sept ans, elle quittera ce premier foyer quelques années plus tard avant de connaître un second foyer qu’elle quittera également au bout d’un certain temps en raison des violences de son mari. Djaïli Amadou Amal ne se laissera pas pour autant faire et travaillera tant qu’elle pourra avant de se lancer dans l’écriture.

Son premier roman Walaande, l’art de partager un mari paru en 2010 lui vaudra le Prix du jury de la Fondation Prince de Claus à Amsterdam. Son deuxième roman Mistrijo, la mangeuse d’âmes verra le jour en 2013 et confirmera son talent. Enfin, son troisième roman, Munyal, les larmes de la patience, paru en 2017 la place définitivement comme l’une des valeurs sûres de la Littérature Africaine. C’est sa réédition par Emmanuelle Colas qui nous est proposé en 2020 sous le titre Les Impatientes qui remportera d’ailleurs le Prix Goncourt des Lycéens de la même année.

Djaïli Amadou Amal vit aujourd’hui à Douala. Sa carrière littéraire lui a valu de nombreuses distinctions et celle qui aujourd’hui est vue comme « la voix des sans-voix » n’a plus rien à prouver sur la scène littéraire. (Sources: Wikipédia et Babelio).

Mon ressenti 

Captivant. Révoltant. Émouvant. Djaïli Amadou Amal nous propose une œuvre forte, percutante et qui résonne particulièrement en cette journée où l’on commémore le combat pour les droits des femmes, un sujet plus que d’actualité dans son roman. L’écriture est faite à la première personne, d’abord Ramla, puis Hindou et enfin Safira ; permettant de se glisser dans la peau de chacune d’entre elle et de vivre aussi bien leurs tourments que leurs (très) rares moments de joie. Néanmoins, comme beaucoup l’ont déjà signalé depuis la parution de l’œuvre, le style n’est pas forcément très travaillé ni recherché. De mon point de vue, je me pose la question de savoir s’il ne s’agirait pas d’une volonté de l’auteur pour coller à la réalité de ces trois jeunes femmes, à peine lettrées qui racontent simplement leur quotidien ? Quoiqu’il en soit, cela ne m’a pas empêché d’apprécier ma lecture, au contraire, j’ai trouvé cela d’autant plus authentique et prenant.

Ramla débute le récit en nous plongeant dans son désarroi face à son mariage imminent alors qu’elle avait réussi jusque là à y échapper. En effet, dans la communauté Peule dans laquelle elle a vu le jour et a grandi, les filles sont « offertes » en mariage très tôt à des hommes choisis aussi bien par leur père que tout autre homme de la famille, considéré comme ayant une autorité sur ces dernières. Et bien sûr, celles-ci n’ont absolument aucun mot à dire. Les enfants (et surtout les filles) n’appartiennent pas qu’à leurs parents mais à toute la communauté, à la famille élargie. L’honneur et « la cohésion » de la famille priment sur le bonheur individuel et un oncle pouvait très bien décider de donner en mariage sa nièce si cela arrangeait ses affaires. Ramla qui souhaitait poursuivre ses études et faire un mariage d’amour se verra répondre que la place d’une femme n’est pas sur les bancs d’école mais dans le foyer de son mari et qu’il valait mieux faire un mariage quelque part d’intérêt qu’un mariage d’amour (entendez par là qu’il valait mieux épouser un homme riche, puissant, capable de nourrir sa femme et ses enfants qu’un jeunot qui avait encore ses preuves à faire). Patience, elle finirait par y trouver son compte.

Hindou, quant à elle, était perçue comme la plus docile des deux sœurs et s’évertuait à pratiquer le munyal, cette fameuse patience avec laquelle les membres de leur famille n’arrêtaient pas de leur rabâcher les oreilles pour s’assurer un foyer « heureux ». Jusqu’au jour où elle apprend qu’elle doit épouser Moubarak, son cousin vaurien. Plus la date fatidique approchait, plus l’appréhension montait et sa vie de femme mariée, telle qu’elle la décrira, ne fera que donner raison à cette peur qui l’habitait face à un mari au tempérament violent aussi bien verbalement que physiquement. Évidemment, elle n’avait pas le droit de dire un seul mot et la patience qui lui était tant recommandée signifiait finalement soumission, acceptation sans objection des souhaits, volontés et coups de son mari. Son récit sera l’occasion d’aborder la thématique du viol conjugal, encore perçu comme inimaginable dans cette communauté Peule Musulmane. Un couple marié ne pouvait qu’avoir des rapports consentis. C’était aussi évident que le nez au milieu de la figure…

Enfin, Safira, mariée également depuis l’âge de dix-sept ans, nous offrira l’occasion de voir jusqu’où sont capables d’aller les femmes qui se sentent menacées sur leur territoire. Celle à qui on recommandera également d’être patiente le temps que son mari se lasse de sa nouvelle épouse, n’hésitera pas à user de ruses et d’astuces pour pourrir la vie de sa jeune coépouse jusqu’au point de non-retour. Cela permet de voir à quel point les femmes de ces communautés sont conditionnées à se liguer les unes contre les autres dans un contexte de patriarcat et de polygamie où leur place ainsi que celle de leurs enfants, ne sont en aucun cas garanties et où elles peuvent se faire reléguer au second plan, voire répudier lorsque débarque une nouvelle venue…

En somme, Djaïli Amadou Amal met en lumière le fonctionnement des communautés Peules Musulmanes polygames du Nord Cameroun où les femmes sont encore perçues comme uniquement des « objets » sans volonté propre, sans besoin d’épanouissement personnel, à placer dans un foyer au service de leur mari tout puissant. Elle dénonce les conséquences de la polygamie qui crée un climat de tension au point de faire des femmes, les rivales les unes des autres, chacune attendant son tour (son walaandé) auprès du mari. Puis, en raison du caractère collectif de ces comportements, peu de femmes osent s’en échapper et deviennent elles-mêmes les bourreaux de leurs filles. Pour terminer, j’ai noté une petite touche de colorisme dans le récit dans la mesure où l’accent était souvent mis sur le caractère « clair » du teint des jeunes filles, la souplesse et la longueur de leur chevelure comme signes de beauté. Le chemin de déconstruction est encore bien long…

Vous l’aurez compris, je recommande. Préparez-vous à vous énerver, à ne plus pouvoir voir/lire le mot « munyal » (patience), à prendre sur vous ou à pleurer à la lecture de certains passages. Mais ce livre est nécessaire et j’espère qu’en cette journée des Droits de la femme, d’autres femmes comme Djaïli Amadou Amal continueront à se lever pour faire bouger les choses.

Il est disponible ici.

Je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Portez vous bien.

Bisous.

3 réflexions sur “Les Impatientes – Djaïli Amadou Amal

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