Oui, mon commandant! – Les Mémoires II de Amadou Hampâté Bâ

Le livre et l’auteur

Amadou Hampâté Bâ, à présent jeune adulte, bientôt marié et fonctionnaire de l’administration coloniale, nous fait plonger dans les coulisses de cette entreprise qu’a été l’occupation des Terres Africaines par les peuples venus de l’autre côté de l’Océan. On y découvre les divers conflits internes, les manigances pour piller encore plus les populations locales et bien d’autres aventures dont Amadou sera le témoin tout en essayant le plus possible de limiter les injustices qui pouvaient se dérouler sous ses yeux. Après plusieurs années remplies d’anecdotes et d’histoires cocasses, Amadou finira par retourner sur ses terres auprès de son maitre spirituel Tierno Bokar pour parfaire son éducation spirituelle, avant de reprendre la route vers de nouveaux horizons.

Editions : J’ai Lu

Pages : 509

Cet article s’inscrivant dans la continuité du précédent Amkoullel, l’enfant peul, je ne reviendrai pas sur la biographie de l’auteur qui y est disponible.

Mon ressenti

Tout comme le premier volet des mémoires d’Amadou Hampâté Bâ, j’ai énormément apprécié ma lecture. Avec ce style qui lui est propre, l’auteur vous entraine dans son quotidien rempli d’événements parfois sans lien les uns avec les autres mais racontés d’une façon si fluide que l’on ne s’y perd pas. Un important point de différence avec le premier livre est la quasi-absence de plusieurs faits historiques enchevêtrés avec plusieurs noms se ressemblant, ce qui rend la lecture beaucoup plus facile. Enfin, autre élément que j’avais oublié de mentionner dans le précédent article mais qui est commun aux deux livres, c’est la présence sur les dernières pages du livre de nombreuses notes explicatives par rapport à certains termes/coutumes/lieux/faits qui méritaient de plus amples explications mais dont l’intégration dans le texte du récit aurait sans doute alourdi sa lecture.

Les colons avaient scindé les Africains de la région de l’Ouest en deux groupes : d’un côté les « citoyens Français » et de l’autre les « sujets Français ». Et dans ces groupes existaient des sous-groupes qui avaient droit à plus ou moins de considération en fonction de leur position. Ainsi Amadou qui était « sujet Français lettré » se rendra bien vite compte de la différence de traitement qu’il pouvait y avoir entre eux, frères Noirs vivant sur la même terre. Il sera témoin des abus de l’administration coloniale, des droits bafoués de ses congénères et la condescendance non seulement des Français mais aussi de ceux qui étaient considérés comme « citoyens Français ». Il essaiera et réussira tout au long de son service à rester intègre et à limiter tant que possible les

Cependant, si son récit le plus souvent dépeignait des fonctionnaires Français abjects avec la population et qui se croyaient tout permis, il faut quand même souligner qu’il en existait quelques-uns qui savaient reconnaitre en ces « sujets Français » des individus dignes de respect comme tout autre être humain. Cela dit, la colonisation n’est pas à légitimer pour autant. D’ailleurs, bon nombre de chefs locaux ne se laisseront pas dicter leur conduite et tiendront tête aux fonctionnaires qui essaieraient de les léser, même si cela aura pour conséquence bien souvent des conflits sévèrement réprimés.

Enfin, au cours de son exercice, transparaitra progressivement, l’intolérance des Français vis-à-vis de l’Islam avec une certaine tendance à politiser des décisions tout à fait personnelles de leurs employés. En effet, le Christianisme étant apporté et répandu par la colonisation, certains de ses représentants (révérends entre autres) ne supportaient pas de voir certains de leurs fidèles quitter leur communauté pour se convertir à l’Islam. Tout de suite, cela devenait une menace « anti-française » alors que personne n’avait à l’esprit de « chasser » ces derniers des terres qu’ils occupaient par la voie de l’Islam.

Et d’ailleurs, en parlant de l’Islam, je fus particulièrement touchée par les paroles de Tierno Bokar, maitre spirituel d’Amadou lorsqu’ils se retrouvèrent pour échanger à propos de sujets divers de la vie. La sagesse distillée par ce monsieur qui à mon avis devait être un grand homme mériterait d’être entendue par tout le monde et surtout brise un peu les préjugés que l’on peut avoir sur l’Islam de nos jours. Rien à voir avec une religion qui n’accepte pas les autres, qui prétend détenir tout le savoir. Au contraire, au cours des dernières pages du récit, sont donnés des conseils pour mieux communiquer, respecter chacun dans son individualité et faire attention à ne pas se laisser enivrer par les titres que l’on peut acquérir au cours de sa vie. Un extrait pour terminer cet article :

« Pour lui [Tierno Bokar], l’ensemble des conflits humains reposait sur quatre causes essentielles : la sexualité, l’appât du gain, le souci de préséance (‘’Ote-toi de là que je m’y mette !’’) et la mutuelle incompréhension, compagne de l’intolérance. Il voyait dans l’incompréhension et l’intolérance le père et la mère de toutes les divergences humaines : ‘’On se parle, mais on ne se comprend pas, parce que chacun n’écoute que lui-même et croit détenir le monopole de la vérité. Or quand tout le monde revendique la vérité, à la fin personne ne l’aura.’’ (…) ‘’Il y a trois vérités, nous explique-t-il : ma vérité, ta vérité et la Vérité. La Vérité n’appartient à personne : elle est au centre, et n’appartient qu’à Dieu. Elle représente la lumière totale et c’est pourquoi elle est symbolisée par la pleine lune. (…) Ma vérité, comme ta vérité ne sont que des fractions de la Vérité. Ce sont des croissants de lune situés de part et d’autre du cercle parfait de la pleine lune. La plupart du temps, quand nous discutons et que nous n’écoutons que nous-mêmes, nos croissants de lune se tournent le dos ; et plus nous discutons, plus ils s’éloignent de la pleine lune, autrement dit de la Vérité. Il nous faut d’abord nous retourner l’un vers l’autre, prendre conscience que l’autre existe, et commencer à l’écouter. Alors nos deux croissants de lune vont se faire face, se rapprocher peu à peu et peut-être, finalement se rencontrer dans le grand cercle de la Vérité. C’est là et là seulement, que peut s’opérer la conjonction.’’ » pages 470-471.

Sur ces belles paroles, je vous dis à bientôt pour un nouvel article. Le livre est disponible ici. Prenez bien soin de vous.

Bisous.

2 réflexions au sujet de « Oui, mon commandant! – Les Mémoires II de Amadou Hampâté Bâ »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.